Je suis contre la paix.
Non pas de manière générale, tous azimuts, évidemment. Mais sûrement et sans réserve, dans le cas de la paix qui semble se concocter entre un pays qui s’appelle «Arménie» et l’État turc actuel.
Car cette paix équivaut à une exonération, une absolution, en faveur d’un État qui est responsable d’un génocide. Et qui va donc s’en tirer, à cet égard. Pour un crime aussi extrême. Lequel va rester non seulement sans aucune conséquence, mais sans aucune admission même. Voire, avec le maintien des accusations du criminel envers la victime. L’abdication en cours des descendants de celle-ci pouvant même passer pour une admission de ces accusations…
Tout cela, non seulement avec l’assentiment officiel d’un État arménien, mais aussi dans la joie et l’euphorie de ses dirigeants. Il n’y aura pas eu une seule dissidence, aucune, dans une mesure minimale même, parmi la totalité intégrale des députés du régime. Mais pourquoi émettraient-ils le moindre bémol, lorsque cela entraînera la perte immédiate de leurs fonctions, de leur salaire, et de moult autres avantages personnels… ? Alors que, de toute façon, ils bénéficient de l’approbation – ou de l’indifférence – de la majorité de leur population.
Ça serait de l’Histoire ancienne, toutes ces histoires de génocide (si ce ne sont pas déjà des bobards…) ? Un sujet en tout cas théorique, idéologique (voire discutable…) ? Lequel aura fini cependant par devenir néfaste, nuisible, en premier lieu pour les descendants des victimes eux-mêmes. Un événement d’un passé révolu, dont la perpétuation dans l’actualité mettrait en péril le présent, et entraverait l’avenir, du susdit pays appelé «Arménie»… ? Ces arguments pathétiques, dans l’esprit d’un Arménien, font parfaitement l’affaire des négationnistes, à commencer par l’État génocidaire.
Pourtant, on nous racontait que ce crime contre l’Humanité serait imprescriptible. Et que donc, l’État qui en assumait la responsabilité avait beau nier, nier et nier, mentir, mentir et mentir encore, c’était peine perdue. Il ne réussirait jamais à éviter les conséquences d’une telle monstruosité extrême. Vraiment… ? Par le seul passage du temps, la Turquie n’en aura même pas admis, moindrement, la véracité factuelle ! Au contraire!!
Il n’y a pas que cela. Mettons que 1894-1923, c’est trop loin. Cependant, le conflit contemporain de l’Artsakh s’inscrivait directement dans la continuité du génocide des Arméniens par les Turcs. Il y aura donc eu prescription, exonération, pardon et absolution, concernant les corollaires dudit génocide, survenus du moins en 1988-92, et 2020-23… Allez, tout ça aussi, on oublie ! On fait table rase. Vive l’avenir.
L’avenir des mort-vivants. Qui, après avoir fini par nier leurs propres morts, se seront finalement achevés eux-mêmes. Tout en se persuadant que ce coup de grâce infligé à soi-même serait de la sagesse, de la clairvoyance, de l’intelligence sophistiquée…
Le parachèvement du génocide des Arméniens par les Turcs aura donc eu lieu en 2020-21. Et on l’appellerait : la paix.
Il m’est impossible d’être en faveur d’une telle paix. Même si elle serait réelle, palpable et surtout durable – ce qui n’est pas le cas bien sûr -, je n’esquiverai pas habilement le sujet en me réfugiant dans ce procédé du «oui, bien sûr, qui ne veut pas la paix! mais la voie actuelle pour y parvenir est manifestement vouée à l’échec, et au bout du compte, cela va être tout le contraire de la paix, etc. etc.»
Non, non. En présumant même, en prenant pour acquit, que la paix réelle, ferme, définitive et finale, la paix éternelle, va s’établir prochainement entre un pays qui s’appelle «Arménie» et l’État turc actuel, moi, je suis contre. (Et au fait, c’est le moment ou jamais de déclarer cela. Car sinon, lorsque tout cela va partir en c****les, il y aura beaucoup d’Arméniens qui se taisent aujourd’hui, voire qui accueillent avec joie (ou du moins, avec résignation…) ce qui se déroule, qui tenteront de se refaire une virginité, en voulant faire croire qu’ils n’y ont jamais cru, qu’ils n’ont jamais été en faveur de tout cela, etc. etc. Comme on l’a déjà vu, pour 2018… À propos, pour toute personne dont la mémoire ne s’efface pas en quelques années, voici une donnée factuelle implacable : tous les dirigeants de toute Opposition actuelle ont soit directement participé au dernier coup d’État – particulièrement catastrophique – en question, ou, ils n’ont rien fait pour le contrer) .
Alors voilà, tout comme lors du Printemps d’Erevan suicidaire de 2018, cette fois-ci le soussigné écrit et signe : la paix turco-arménienne, telle qu’elle se développe en ce moment, c’est niet! C’est détestable. C’est littéralement répugnant.
Au fait, je me suis toujours exprimé aussi (et toujours aussi contre vents et marées), contre la fameuse idée de «dialogue» avec les Turcs, d’efforts de «réconciliation» (un terme et concept qui constitue, en soi, une reconnaissance de torts réciproques d’égale importance, soit-dit en passant…), etc. etc.
Toutes ces expérimentations pacifistes se sont amorcées dès les années 1970. Pour s’amplifier ensuite continuellement, devenant de plus en plus trendy, à-la-mode. Et ceux qui ramaient contre ce courant autodestructeur devenant, au cours des ans, de plus en plus rares.
Or, ce sont toutes ces démarches, cette mentalité, cette capitulation, qui ont mené à la perte de l’Artsakh, et qui ont condamné l’Arménie résiduelle à sa situation innommable actuelle.
Il y en aura certains, pour qui ceci serait une première nouvelle peut-être, mais en tant que proche témoin de l’époque, permettez-moi de rappeler ici la réalité suivante: ce qu’on a appelé le terrorisme arménien des années 1973-86, ce mouvement de soubresaut national, n’avait pas pour seul objectif de cibler l’État turc, ou d’attirer l’attention du monde sur le sujet du génocide des Arméniens. C’était aussi, voire surtout, un moyen désespéré, en ultime recours, de secouer les Arméniens, pour tenter de les sortir de leur torpeur. Car pour beaucoup trop d’Arméniens, l’écoulement de 60 ans avait déjà suffi pour transformer un Crime imprescriptible à de l’Histoire ancienne… Alors qu’il y avait encore des survivants du génocide, dans les maisons même de ceux et celles qui voulaient déjà tourner la page de la lutte, la page du combat et de la résistance; soit pour carrément oublier tout, soit pour préconiser désormais – et donc, déjà, depuis cette époque… – la voie du dialogue, de la réconciliation, du règlement poli et paisible du «différend» en cause.
Au fait, à l’époque susmentionnée, dans la Diaspora originelle, une cause fondamentale de cette tendance de certains Arméniens à oublier le Génocide de leurs parents et grands-parents, c’était aussi l’existence de la République d’Arménie. Donc exactement, comme aujourd’hui. Comme s’il s’agissait d’un cadeau que les Turcs nous auraient fait, et dont nous devrions nous contenter, en tant que compensation. Dont quittance.
Beaucoup d’Arméniens de ma génération, avec non pas avec mon éducation, mais mon vécu, ne se résigneront pas à cette situation. Alors que nous ne sommes pas encore, pas tout à fait, des croulants…
On ne peut pas tuer, assassiner nous-mêmes une deuxième fois, nos sacrifiée en cause. Piétiner, profaner leurs cadavres, si tant est qu’ils auront été retrouvés.
Passéisme ? Mais il ne s’agit pas seulement des victimes du génocide que nous n’avons pas connues personnellement. J’invoque ici une multitude de personnes proches qui, durant les derniers 50 ans, se sont sacrifiées. Pas seulement des amis, de la parenté ou des compagnons de route, mais aussi d’autres personnes proches, de tout âge; incluant des enfants de 18-25 ans, en ce qui concerne le soussigné. Non, nous ne sommes pas dans l’Abstrait…
Je pourrais envier ceux et celles qui ne font pas un «problème personnel», de tout cela. Je ne parle évidement pas des businessmen, pour qui tout est – et n’est jamais autre chose que – du bizness. Pour qui, la patrie n’est qu’une entreprise commerciale, une chose corporative. La nation? Oh, une totale nuisance. Sauf si on peut en profiter matériellement, bien sûr; auquel cas, c’est une industrie.
L’enfer, c’est les autres (leur enfer, celui dans lequel ils ont choisi de se vautrer…). Ceux et celles qui, sur le fond, ne seraient pas totalement en désaccord avec mon propos, mais qui ont décidé d’adopter une posture contraire. En vertu de diverses considérations, avec les meilleures intentions.
Je doute que ceux-ci puissent vivre avec la conscience tranquille, pour le reste de la vie que Dieu leur aura accordée ici-bas.
Dommage pour eux. Ils n’auront donc pas compris que dans ce monde, le sens ultime de la vie réside dans le Combat Perpétuel. À tous égards. Et jusqu’au bout.
En eux-mêmes, et avec eux-mêmes, ils ne seront donc jamais en paix.
Haytoug Chamlian
12 Août 2025

..
L’article ci-dessous a été publié, en primeur, dans la Tribune Opinions de NAM/Armenews : https://www.armenews.com/non-a-la-paix-par-haytoug-chamlian/
..