À l’intention particulière de certains «soixante-huitards» énervés de la communauté des Arméniens de France. [ Cet article est également publié dans la Tribune Opinions du site de Nouvelles d’Arménie Magazine/Armenews. ]
Les débordements anticléricaux, résolument soixante-huitards, que je lis dans une certaine Presse franco-arménienne, ont certes quelque chose d’agréablement nostalgique.
Je ne suis pas de la génération concerné. Mais la plupart des d’auteurs, des chanteurs et des acteurs Français qui ont marqué mon adolescence et le début de ma jeunesse, faisaient partie – ou se faisaient le proche écho – de la fameuse révolution bourgeoise en question.
Ô, cette mythique, que dis-je, cette mythologique «Mai 68»!
Avec ses barricades héroïque devant la Sorbonne, sa plage sous les pavés, l’interdiction d’interdire. Son «comment penser librement à l’ombre d’une chapelle?», son «même si Dieu existait il faudrait le supprimer» et autres «ni Dieu ni maître!» rageurs.
Des slogans à l’époque si vibrants, passionnés, mais aussi possiblement utiles à l’époque. Qui sont cependant devenus désuets, surannés, depuis belle lurette.
Certes, cela ne nous rajeunit pas, mais c’est comme ça…
* * *
Les arguments en cause, brandis dans ces «attaques» verbales enflammées contre l’Église Arménienne, visent à défendre les sidérantes élucubrations de l’Énergumène-en-chef qui, au nom de ce qui serait son «Arménie réelle», continue son programme de démolition systématique de tous les fondements de toute Arménie, dans un espace résiduel – voire, en sursis -, qui porte encore ce nom.
Cependant, les arguments anti-Église de certains Français d’origine arménienne sont, en l’occurrence, irrecevables. Hors de propos.
Étant donné que le soussigné ne met pas en doute la bonne foi des franco-arméniens concernés, la seule autre explication est que leurs diatribes procèdent d’un manque de connaissance suffisante du sujet.
Permettez-moi de tenter d’y remédier. Minimalement.
* * *
Contrairement à l’Église catholique, et aussi à nombre d’autres Églises, l’Église Arménienne originelle a, fondamentalement, une vocation nationale.
Une Mission nationale. Intiment liée, en parallèle, à sa Mission spirituelle.
Cette évidence pourrait être démontrée par une multitude de données factuelles, de réalités évidentes. Mais je vais en mentionner seulement quelques-unes.
Dans l’Empire Ottoman, l’Empire Russe et l’Empire Perse, pendant plusieurs siècles, en l’absence de tout État arménien, c’est l’Église qui en constituait l’équivalent. À plusieurs égards. À tous les niveaux possibles, pour ce qui était permis; et à un niveau clandestin, autant que faire se pouvait, dans d’autres domaines.
Durant la période soviétique, dans l’Arménie actuelle – ou ce qu’il en reste -, l’Église était le garant de l’identité nationale des Arméniens.
Cela a mené notamment à l’assassinat d’un Catholicos, par l’État soviétique arménien.
Il ne s’agit pas de la théorie de conspiration se rapportant à Karekine I, à laquelle je ne porte pas foi. (Si ça se trouve, ce serviteur authentique de l’Église Arménienne, initialement Catholicos des Arméniens de l’Arménie Occidentale, qui s’est «rapatrié» ensuite, pour devenir Catholicos d’Etchmiadzine – au pire moment possible pour faire cela -, est mort de chagrin.)
Le susdit assassinat a été celui de Khoren I (d’Etchmiadzine), physiquement éliminé sur ordre du Ministère de l’Intérieur de l’Arménie soviétique, en 1938. Dans le cadre d’un plan visant à anéantir l’Église Arménienne de ladite Arménie.
Car sous le régime stalinien, au-delà du volet spécial de la Grande Purge générale, spécifiquement consacré à la destruction des églises et à la monstrueuse persécution des membres du clergé dans l’URSS («plan quinquennal de l’athéisme»), dans le cas particulier de la RSS d’Arménie, l’Église était la seule institution qui insufflait encore la conscience d’une identité nationale à la population. Ses églises constituant ainsi le seul refuge possible d’une telle identité collective distincte.
Nos soixante-huitards de la Diaspora, avec leur Pashinyan chéri et sa bande d’hurluberlus, sont donc à présent en bonne compagnie, avec Staline, ses sbires bolchéviques, sa «Ligue des militants athées» de la RSS d’Arménie…
(Dans le sens contraire, également pour des raisons et motivations purement politico-idéologiques, sans aucun rapport avec la foi ou la religion, dans le contexte de la Guerre Froide entre les USA et l’URRS, en 1933, un prélat arménien auquel étaient attribuée des liens avec le “Commissariat du peuple aux Affaires Intérieures” (prédécesseur du KGB) a été assassiné, à New York. En pleine église. Pendant la période de Noël…)
* * *
Quant à l’autre branche de l’Église concernée, dirigée par le Catholicos de Cilicie en exil à Antélias, il s’agit d’une institution dont la vocation nationale est encore plus explicite, officielle, ouvertement et formellement déclarée.
Depuis 1863, elle opère en vertu d’un Code intitulé «Constitution Arménienne Nationale», ou «Réglementation de la Nation arménienne».
Ses instances régionales (prélatures) à travers le monde, en arménien, portent le nom officiel de «Centre de Direction Nationale», Ազգային Առաջնորդարան.
Son Catholicos est un dirigeant important et permanent de la défense et de la poursuite de la Cause Arménienne.
Évidemment sans aucun lien quelconque avec la moindre action, de 1975 à 1986, le Catholicossat de Cilicie a constitué la caution morale des combattants Arméniens, qui menaient des opérations armées contre les représentants officiels de l’État turc.
Les deux Catholicos successifs de la Maison de Cilicie, en fonction durant cette époque, ont implicitement accordé l’absolution à ces guerriers, à qui nous sommes redevables pour le fait que ni la Turquie ni le reste du monde n’ont réussi à enterrer le sujet du Génocide des Arméniens.
Dans les pays où cela était possible – dont le Canada -, les membres de clergé de l’Église Arménienne de sont chargés continuellement du soutien moral, spirituel et humanitaire de tous ces combattants qui sont restés dans les prisons, pendant de longes années. Jusqu’au bout, jusqu’à leur remise en liberté. Alors qu’un trop grand nombre d’Arméniens les avaient oubliés, ou ne voulait plus s’en rappeler…
* * *
Des nombreux membres du clergé arménien, servant la branche de notre Église située à Etchmiadzine, ont participé au mouvement – et aux combats – de libération de l’Artsakh.
Ils ont participé aussi à la dernière guerre de 2020, sur le champ de bataille. Une lourde croix sur la poitrine, le fusil à la main.
Lors de la guerre de libération de l’Artsakh, les Arméniens de la Diaspora traditionnelle – issue de l’Arménie Occidentale ou de la Cilicie, avant d’aller se battre – et pour beaucoup d’entre eux, sacrifier leur vie – dans les montagnes arméniennes, passaient d’abord par le Saint Siège du Catholicosat de Cilicie, ou par d’autres églises, pour y faire une prière, recevoir la bénédiction par un membre du clergé.
* * *
En tant qu’illustration suprême de la dimension nationale de l’Église Arménienne, dans ses deux volets fondamentaux, il suffira de terminer en invoquant ici le cas de Khrimian Hayrig.
Patriarche de Constantinople, il a dirigé la délégation arménienne au Congrès de Berlin, en 1878.
Prélat de Van, il a assumé une fonction fondamentale dans le Mouvement de Libération Nationale des Arménien. Non seulement au niveau politique mais aussi dans la lutte armée, combattante, de ce Mouvement qui a sauvé les Arméniens d’un anéantissement national autrement assuré.
Beaucoup de prêtres et de prélats participaient aux opérations de combat, durant cette époque. Les églises et les monastères servaient de lieu d’entreposage ou de transit des armes et des munitions, que les fédaïs transportaient de l’Arménie Russe vers l’Arménie Occidentale, en transitant parfois par l’Arménie Perse
(Au fait, c’est par ces moyens que les Arméniens, en l’absence de tout État, se procuraient des armes pour se battre contre des Empires. Alors que, ce qui serait un État arménien aujourd’hui, avec tous les moyens dont il dispose, et dans un monde où même des citoyens mercantiles du pays ennemi peuvent lui vendre volontiers des armes et des munitions, il n’est intéressé que par des embrassades perdues avec ceux qui ne désirent que son extermination. Ou encore, lorsqu’il est possible de produire soi-même un arsenal – comme le fait l’Ukraine, qui a instauré sont industrie militaire non pas avant, mais durant même sa guerre de résistance contre un ennemi monstrueux. Mais passons…)
Devenu ensuite Catholicos d’Etchmiadzine, durant la dernière phase de sa vie et jusqu’à son dernier souffle, le même Khrimian Hayrig fut l’incarnation ultime du patriotisme arménien, dans l’acception universelle et pan-arménienne de ce concept, issu du Mouvement de Libération Nationale susmentionné; dont l’une des aspirations était d’établir une identité nationale commune, unique et indissociable, pour tous les Arméniens du monde («1 Nation, 1 Patrie»).
Passant de l’Arménie Occidentale à l’Arménie russe, Khrimian Hayrig y a été élu à la fonction suprême de l’Église, ouvertement sur la base des intérêts nationaux des Arméniens. Qu’il a défendus, ardemment et activement, tout au long de sa mission ultime de «Patriarche Suprême et Catholicos de Tous les Arméniens».
* * *
Je vous fais grâce d’autres arguments implacables dans ce sujet, fondés sur des faits concrets (et non pas ces slogans éculés, ces clichés insipides que sont les arguments contraires d’usage que l’on nous sert, en l’espèce…), remontant jusqu’aux 5ième, 4ième et 3ième siècles.
Le supplice de Sourp-Krikor Loussavoritch et le martyre indicible des Quarante Vierges. Ayant permis de sauver les germes les plus anciens de la nation arménienne, autrement condamnée à un anéantissement total dans l’Empire Romain.
La résistance de Vartan Mamiguonian. Qui a perdu la guerre, certes, mais qui, au seuil d’une assimilation intégrale par les Perses, a certainement réussi à sauver et à préserver la Foi chrétienne spécifique des Arméniens, sans laquelle ceux-ci n’auraient jamais pu aspirer même à devenir un jour, moindrement même, une nation.
* * *
C’est ça, Messieurs-Dames, l’Église des Arméniens.
Une Église originelle, ancienne, distincte et spécifique. Investie d’une mission nationale fondamentale.
Alors, attaquez-la sur cette base, si cela vous chante. Puisque maintenant, tout est permis. Qu’il est interdit d’interdire!
Mais dans une discussion moindrement sensée, sérieuse, les arguments du genre «les prêtres doivent se mêler de leurs affaires», «l’Église ne doit pas se mêler de politique» n’ont pas de sens, en l’occurrence.
L’Église Arménienne à l’obligation de s’exprimer, elle doit savoir son mot à dire, lorsque la nation arménienne est gravement en péril.
Surtout dans la situation actuelle, en cours depuis déjà plusieurs années, où il s’est créé un vide abyssal dans le monde arménien, pour ce qui concerne une défense de notre identité nationale élémentaire. Une impuissance sidérante, une abdication pathétique, par toutes les autres composantes de la nation, à défendre celle-ci contre des assauts internes sans précédent, continuels, plus destructeurs que toute attaque par nos ennemis externes.
* * *
En tout état de cause, notre Église a toujours rempli un rôle politique fondamental.
Mais sur le plan essentiel, le conflit actuel entre Pashinyan et notre Église ne relève pas de la politique.
Il se rapporte, tout comme dans les années 1930, à notre Résistance Nationale, assumée par notre Église. Dernier rempart, au seuil du Précipice.
Il s’agit de la défense et de la préservation de l’identité nationale arménienne, sur le sol arménien… Contre des néo-bolchéviques écervelés qui ont réussi à s’emparer du pouvoir, et à l’encontre desquels il n’y a aucune mouvance politique – ni intellectuelle ! – suffisamment forte, courageuse, capable et organisée.
Ainsi, cette fois-ci, le combat n’est pas entre l’Église Arménienne d’un côté, et le Sultan, le Tsar et le Shah (les 3 en même temps), de l’autre.
Le conflit oppose à présent l’Institution nationale arménienne que constitue notre Église originelle, à un énergumène ignare, égocentrique, désaxé et mégalomane, qui est censé détenir entre ses mains le sort de l’Arménie et des Arméniens. Après avoir réglé celui de l’Artsakh…
Que Dieu nous sauve du diablotin.
Haytoug Chamlian
Montréal, 08 Juin 2025
Articles (FR) / Index
Entrée Principale