Les limites du Kurdistan

Septembre 2015

Ce texte n’est qu’une présentation sommaire, minimale, et sciemment simplifiée de la problématique autrement plus vaste et complexe que constitue le sujet abordé. Car il faut bien commencer par jeter les bases de ce qui s’annonce de plus en plus comme un débat crucial, de niveau international, et pour lequel toutes les parties impliquées devraient se préparer d’ores et déjà, ne serait-ce que pout tenter de prévenir de nouveaux conflits interminables.

La création du Kurdistan ne constitue plus une vague et lointaine hypothèse, mais elle est devenue quasiment une certitude. En tout cas, elle ne relève clairement pas de la théorie, dans la mesure où, de facto et dans la réalité courante, le Kurdistan existe déjà.

Mais quels seraient donc les territoires de ce nouveau pays en gestation ?

En prenant comme critères la présence physique massive des Kurdes, ainsi que le contrôle qu’ils détiennent, sur les territoires concernés, le Kurdistan serait composé de territoires actuellement répartis entre l’Irak, la Syrie et la Turquie actuelle.

Pour ce qui est de l’Irak, l’affaire et dans dans le sac, pour ainsi dire… Et cela ne date pas d’hier, ni même de l’année dernière.

En effet, le Kurdistan irakien est établi non seulement depuis l’émergence de l’État Islamique et le combat héroïque mené par les Kurdes contre les djihadistes de cette mouvance, mais depuis la deuxième guerre des États-Unis contre l’Irak, en 2003. On pourrait même argumenter qu’il a pris effectivement naissance dès la première guerre des États-Unis contre l’Irak, en 1990.

Pourquoi ? Parce que déjà, lors de ces deux guerres, la Turquie a refusé de soutenir les USA, et en conséquences, ce sont les Kurdes qui ont aidé les Américains, à tous égards. Alors, forcément, l’alliance intime des États-Unis avec la Turquie ne pouvait plus faire obstacle à la progression de la cause kurde. Résultat des courses, la désintégration de l’Irak a engendré le Kurdistan irakien.

Le même comportement de la Turquie, aujourd’hui – oui, aujourd’hui encore, en dépit de la mascarade futile à laquelle nous assistons dernièrement -, ne concerne donc pas le Kurdistan irakien, qui est un fait accompli et irréversibles, mais plutôt, le reste des territoires qui composeront le Kurdistan, c’est-à-dire, le Kurdistan syrien et le Kurdistan turc.

À cet égard, c’est la guerre de l’Occident contre les islamistes de l’État Islamique qui fournira aux Kurdes l’occasion de poursuivre la réalisation de leur projet de fonder un pays.

En effet, que ce soit par complicité directe ou par alliance objective, la Turquie a choisi de ménager Daesh, voire de le soutenir, alors que l’Occident, après avoir joué initialement le même jeu, a fini par se ressaisir, et qu’il tente au moins d’éteindre le feu qu’il a allumé. Résultat : ce sont encore une fois les Kurdes qui ont sauvé l’Europe et les USA d’un échec total, cuisant et retentissant, alors que la Turquie, dans la meilleure des hypothèses, fait du blocage.

Dans ces circonstances, les Kurdes reçoivent une assistance militaire considérable de la part des divers membres de l’OTAN, ainsi que, à tout le moins, l’indulgence des alliés occidentaux de la Turquie à l’égard de la marche en avant implacable des Peshmergas vers un Kurdistan… élargi.

Pour compléter ce tableau, ne faisons pas semblant d’occulter un facteur fondamental. Depuis l’arrivée des islamistes au pouvoir, au-delà de ses manquements à l’égard de l’Occident et de l’Otan, la Turquie a commis une erreur beaucoup plus grave, celle-ci fatidique : elle s’est engagée, ouvertement, dans la voie de l’affrontement avec Israël.

Comprenons-nous bien, la Turquie a toujours été profondément antisémite, judéophobe, anti-Israël. Mais voilà, jusqu’à l’arrivée de Recep Tayyib Erdogan et de son parti au pouvoir, le gouvernement turc jouait le jeu. Quel jeu ? Celui de l’alliance apparente, artificielle, fourbe, avec l’État juif. Et Israël, de son côté, faisait semblant d’y croire…

Le vernis a craqué très vite cependant, et les choses étant devenues beaucoup plus claires depuis les 12-13 dernières années, la Turquie est en train de payer le prix de sa position anti-Israël, et ce prix inclut – entre autres – les avancées kurdes majeures vers un Kurdistan qui recouvrirait une partie de ce qui serait aujourd’hui la Turquie.

Bref, c’est grâce à la Turquie que le Kurdistan, en tant que pays proprement dit et État distinct, est en train de se constituer. La Turquie a transformé les Kurdes en alliés régionaux incontournables des chancelleries occidentales. Les mêmes, dont dépendait pourtant l’existence de la Turquie elle-même, avec ses frontières factices actuelles. Le tout, sur fond de judéophobie turque érigée en politique fondamentale dans ce pays usurpateur, fondé sur le pillage systématique de tout ce qui appartient aux autres, et qui n’a jamais cessé de se considérer comme un empire.

Ainsi donc,

.   depuis la disparition de Saddam Hussein et, par voie de conséquence, de ce qui était censé être un pays appelé Irak, le Nord de ce pays, qui n’est plus, est habité et contrôlé par les Kurdes;

.   la désintégration de la Syrie, conjuguée au rôle décisif que les Kurdes ont assumé dans le combat contre Daesh, rend inévitable l’ajout de certains territoires de cet autre pays qui n’existe plus, au nouveau pays du Kurdistan;

On arrive alors à la question de ce qu’on appelle le Kurdistan turc…

Là, l’affaire se corse (sans jeu de mots, vu qu’on parle d’indépendantisme).

Alors voilà le problème : la majeure partie des terres se trouvant à l’Est de la Turquie actuelle, et que les Kurdes revendiquent comme étant le Kurdistan, correspondent, en fait, à l’Arménie Occidentale.

Et la seule et unique raison pour laquelle ce sont les Turcs et les Kurdes qui se disputent à présent cette région, la seule et unique raison de cette situation : c’est le génocide des Arméniens. Car sans cela, à tout le moins, ce sont les Arméniens qui se trouveraient aujourd’hui sur ces terres.

Or, le génocide des Arméniens a certes été conçu, planifié, organisé et perpétrés par les Turcs, mais les Kurdes ont largement servi d’instrument, à cette fin.

En conséquence, en ce qui concerne le projet de Kurdistan turc, ce que les Kurdes et les Turcs se disputent dans la région concernée, ce sont les fruits du génocide des Arméniens, les dividendes d’un Crime contre l’Humanité.

Il y a donc là, comme qui dirait, matière à objection…

Il convient de souligner d’ailleurs que si la Turquie persiste, depuis cent ans, à nier l’évidence du génocide en question, les Kurdes, eux, l’admettent sans réserve. Ils ont même exprimé maintes fois leurs regrets et leurs excuses – celles-ci, authentiques – , à ce sujet… (Au fait, une partie significative des quelques Turcs de renom qui reconnaissent clairement le génocide des Arméniens sont en réalité des Kurdes.)

Au-delà des questions de Morale – et aussi de Droit – que soulève cette situation, il y a, en plus, une donnée factuelle et immédiate, fort méconnue.

C’est que, voilà, malgré tous les efforts laborieux qui ont été déployés en ce sens, le génocide des Arméniens n’a pas tout à fait vidé l’Arménie Occidentale de sa population originelle arménienne.  On y trouve ainsi environ 3 millions d’Arméniens camouflés, qu’on appelle les Hamshens.

Les Hamshens, qui habitent donc toujours en Arménie Occidentale, cette région qui est censée faire partie du Kurdistan en gestation, sont ethniquement d’origine arménienne et chrétienne. Convertis à l’islam afin d’éviter les persécutions, ces Arméniens déguisés ont conservé leur conscience nationale originelle, et ils commencent à l’exprimer de plus en plus, depuis l’indépendance de la République d’Arménie. (À ne pas confondre avec les Crypto-Arméniens, ceux-ci étant répartis à travers l’ensemble de ce qui serait la Turquie actuelle).

Mais étant donné que nous parlons des Kurdes et du Kurdistan, le sujet est encore plus compliqué, car il y a même aujourd’hui des habitants de l’Est de l'”Anatolie” qui sont classifiés en tant que Kurdes, mais qui sont, dans le fond, des Arméniens. Il s’agit de la population du Dersim.

Ce ne sont pas les textes qui manquent sur ce sujet, mais citons au moins des extraits de ce qu’on pouvait lire en 2011 déjà, dans Le Monde, sous la plume de Guillaume Perrier.

Le réveil des Arméniens de Turquie [extraits]

(…) Depuis les hauteurs, la petite ville de Dersim semble paresser au fond d’une vallée. Sur la colline se trouvent quelques maisons, à l’endroit de l’ancien quartier arménien rebaptisé Kalan (“le reste”), après le génocide. Enver Devletli désigne une série de tombes dispersées dans les herbes folles d’un minuscule cimetière. “Là c’est Bogos, le frère de mon grand- père…”

D’origine arménienne, Enver Devletli raconte qu’après les massacres de 1915 les survivants ont été islamisés : l’oncle Apraham est devenu Ibrahim… Sur la fiche d’état civil qu’il sort d’un dossier, Enver s’appelle Devletli, qui veut dire “étatiste” en turc, un patronyme attribué à la famille dans les années 1950. A la case religion figure le mot islam. Mais depuis quelques mois Enver se fait appeler Assadour, un prénom arménien.

Il s’est mis à l’arménien et fréquente parfois les églises lorsqu’il se rend à Istanbul. “Je veux reprendre officiellement un nom arménien, explique-t-il. Ce sera réalisable d’ici un an ou deux. J’en ai discuté avec mes enfants qui terminent leurs études, ils m’ont demandé d’attendre un peu. Trouver du boulot avec un nom arménien, c’est difficile…” Certains de ses dix frères et sœurs ont entrepris la même démarche. Mehmet est devenu Kevork, et la sœur Nurdjan, émigrée en France, s’appelle désormais Jeannette… (…)

Officiellement musulmans alevis, les Arméniens du Dersim se mettent à revendiquer haut et fort une identité arménienne, longtemps niée et inavouable. (…)

Au cours de l’été 1915, les ordres de déportation sont lancés par le gouvernement des Jeunes-Turcs. Dans le Dersim, les préfets se heurtent aux chefs de tribus kurdes locaux, qui refusent souvent de livrer les Arméniens. Les fuyards des environs, notamment ceux de Kharpert (Harput), “la province abattoir”, viendront se réfugier en masse dans les montagnes du Dersim. (…)

Des villages entiers se sont convertis ou ont dissimulé leur identité jusqu’à aujourd’hui. Toujours réfractaire au pouvoir central, le Dersim a continué de résister aux politiques d’assimilation de la République turque, qui le lui a fait payer au prix fort. En 1937, Mustafa Kemal Atatürk lança une répression militaire brutale contre cette région, officiellement pour écraser une insurrection tribale.

L’Etat turc a-t-il voulu faire payer le Dersim pour avoir protégé des Arméniens ? S’agissait-il de “terminer le travail” entamé vingt-cinq ans plus tôt ? C’est la thèse qu’avance Hasan Saltik, un ethnomusicologue qui a effectué dix années de recherches sur l’épisode sanglant de 1937. Les massacres firent plus de 30 000 morts, majoritairement alevis, parmi lesquels des milliers d’Arméniens convertis. (…) 

Re: “Le Monde”/Europe, “Le réveil des Arméniens de Turquie”, Guillaume Perrier, publié en ligne le 21 décembre 2011.

Alors, pour résumer :

Le Kurdistan, en tant que tel, en tant que pays et État, n’a jamais existé dans l’histoire du Monde et de l’Humanité.

Les Kurdes méritent aujourd’hui d’avoir un tel pays. Ils ont acquis ce droit, car cela fait quasiment quarante ans qu’ils mènent un combat, au sens réel et sanglant du terme, pour réaliser cette aspiration, et ils ont ainsi effectués des sacrifices considérables en ce sens.

Cependant, que ce soit en fonction de la Morale ou en vertu du Droit, le Kurdistan ne pourra pas inclure les territoires qui constituent le butin même du génocide des Arméniens.

Et si jamais les Kurdes devaient passer outre ces objections, cela ne fera que fragiliser les fondements de leur Kurdistan, sur le plan du Droit International. Par ailleurs, en voyant un peu plus loin, ils devraient comprendre aussi que l’armée turque (dont la puissance relève d’un charlatanisme typique) et les malades mentaux du Daesh ne sont pas des adversaires comparables à ceux auxquels ils pourraient être amenés à faire face.

Si leurs grands-parents ne leur ont pas expliqué cela, ils pourront toujours consulter, à cet égard, les Azéris.

Me Haytoug Chamlian

04 septembre 2015

Retour à la Page Principale