L’enfant mort sur une plage de Turquie

Cette chronique a été enregistrée le 28 septembre 2015, et subséquemment diffusée sur les ondes de Radio-Shalom/Mtl.

Depuis plusieurs semaines, à la télévision ou sur Internet, nous assistons au spectacle affligeant de milliers de migrants qui, littéralement au péril de leur vie, tentent de fuir les ravages de la guerre en Syrie et en Irak, pour se réfugier en Europe.

La couverture médiatique de cette crise humanitaire a été déclenchée notamment par une image émouvante, en particulier: celle de cet enfant mort, échoué sur une plage de Turquie, suite au naufrage de l’embarcation de fortune avec laquelle sa famille avait quitté la Turquie pour tenter de rejoindre l’Europe.

En relation avec cette image, il conviendrait de soulever au moins les trois points suivants.

1)   Cet enfant vivait à Kobané.

Les médias ont révélé, forcément, cette information. Cependant, ils se sont bien gardés d’effectuer un rappel minimal des faits pertinents, ou de pousser leur analyse un peu plus loin, sur la base de cette information significative.

En effet, Kobané est cette ville du nord de la Syrie, qui se trouve à proximité immédiate de la frontière officielle turque.

Or, durant l’automne 2014, une terrible bataille s’est déroulée pendant plusieurs mois dans cette ville, afin de la libérer des djihadistes de l’État Islamique.

Cependant, aucun soldat turc n’est moindrement intervenu dans cette bataille cruciale contre Daesh.

En fait, alors que ce combat décisif avait lieu littéralement sous les yeux des soldats turcs, ceux-ci n’étaient pas seulement occupés à regarder ailleurs, mais ils étaient plutôt préoccupés par les combattants kurdes qui, eux, tentaient de sauver cette ville.

La Turquie a interdit même la remise, à partir de sa frontière, des armes destinées à ces Kurdes qui combattaient vaillamment – et le font encore –  l’État Islamique, parfois à quelques centaines de mètres de là; obligeant ainsi les USA à larguer ce matériel par voie aérienne, ce qui a eu pour conséquence qu’une partie en aura été parachutée dans les bras des djihadistes (ou alors, sur leurs… dos, si tant est qu’ils étaient en train de prier à ce moment-là).

Ces faits, conjugués à beaucoup d’autres, ont démontré amplement le double jeu de la Turquie dans le soi-disant combat mené par l’Occident et ses alliés régionaux contre l’État Islamique. Nous en avons parlé dans des chroniques précédentes, et là n’est pas notre sujet ici.

Ce qu’il convient de souligner ici, c’est que le monde entier a regardé, ému, les images de cet enfant de Kobané, étendu sans vie, à plat-ventre, sur une plage de Turquie, sans réaliser que cet enfant n’aurait pas eu besoin de fuir, en premier lieu, la ville où il vivait avec sa famille, si la Turquie avait moindrement assumé ses responsabilités en tant que membre de l’Otan (Autant en Emporte le Vent), soi-disant engagé dans le soi-disant combat de la coalition anti-Daesh sous la houlette de l’Oncle Sam.

2)   La deuxième réflexion qui s’impose, en voyant l’image du cadavre de cet enfant syrien, noyé lors du naufrage de l’embarcation frêle et surchargée dans laquelle étaient entassée des réfugiés quittant la Turquie, c’est… mais pourquoi donc ne sont-ils pas restés en Turquie ?!

Que les États occidentaux qui disent mener des frappes contre l’État Islamiques, se résignent à l’idée que leur allié régional turc – peuplé de musulmans sunnites, comme par hasard – ne veut pas participer au combat contre les djihadistes concernés, soit.  Au fond, que pourrait faire d’autre, l’Occident, à cet égard ?

Mais ces mêmes États des pays civilisés ne pourraient-ils pas à tout le moins demander à la Turquie de bien vouloir traiter les réfugiés d’une manière suffisamment convenable, pour que ceux-ci ne cherchent pas à partir ailleurs, en aussi grand nombre et de manière si désespérée ?

Pourtant, la Turquie prétend qu’elle aurait dépensé à ce jour 6,5 milliards de dollars, afin d’accommoder les réfugiés en question… 6,5 milliards de dollars…

Lorsqu’on voit ces réfugiés risquer leur vie, pour fuir la Turquie, on pourrait à tout le moins être dubitatif, quant à l’usage réel – voire, la véritable destination… – de ces fonds.

Par ailleurs, on comprend bien que l’un des objectifs de la Turquie est d’obtenir de nouveaux versements financiers faramineux encore, de l’Europe et de l’Amérique du Nord. C’est de bonne guerre (c’est le cas de le dire…).

Ce qui est également significatif, c’est que la Turquie, pourtant dirigée par des islamistes depuis quatorze ans, déroge aussi gravement aux principes fondamentaux d’hospitalité et d’assistance envers ses voisins, en vertu du Coran même. Ah, mais on oubliait, avec les temps qui courent, il y a musulman et il y a musulman. Et malheureusement pour eux, ces réfugiés sont des chiites (les quelques chrétiens ou kurdes qui pourraient se retrouver dans le tas, étant en prime…)

Alors, pour la Turquie, c’est bien simple : on refuse de protéger ces civils contre l’État Islamique, même lorsque cela n’implique qu’une intervention militaire élémentaire, à proximité immédiate de sa frontière;  bien au contraire, on fait tout pour faciliter la tâche aux djihadistes de Daesh;  et pour faire bonne mesure, on parque les survivants du Djihad sunnite en question dans des camps invivables et des conditions inhumaines, et si cela ne leur plaît pas, tant pis, qu’ils aillent donc de faire voir ailleurs.

Il convient de souligner que les passeurs turcs qui se chargent d’expédier ces migrants vers le large, dans des rafiots croulants, à partir des plages de la Turquie, ne sont nullement importunés par les autorités turques.

3)    La troisième réflexion et un prolongement de la seconde ci-dessus, et elle boucle la boucle, en fait, avec la première :

Et si la Turquie faisait exprès, d’envoyer tous ces réfugiés vers l’Europe…? Et si cela faisait partie d’un plan effectif, visant un objectif fondamental ?

Pourquoi ou à quelles fins ? Il y a au moins deux réponses possibles à cette question.

D’abord : en tant que revanche contre l’Europe.

En effet, il est évident que le grand rêve  de la Turquie d’adhérer à l’Union Européenne s’éloigne un peu plus, de jour en jour. Alors, autant provoquer ce flux massif de migrants, afin de saboter carrément l’Union Européenne même, en l’attaquant dans certains de ses fondements.

Et de fait, nous sommes bien en tain d’assister en une sorte d’implosion de l’Union Européenne, de conflits sérieux entre ses divers États membres, en raison de cette crise des migrants.

Mais la deuxième explication est pire.

En effet, depuis que nous avons appris l’existence de l’État Islamique, la Turquie, en particulier, a continuellement exhibé tous les signes d’une connivence de plus en plus évidente avec ce mouvement djihadiste.

En fait, non seulement les Turcs et les membres de l’État Islamique sont des frères sunnites, mais plus que cela, le plan spécifique annoncé par Daesh vise à créer un califat, dans toute cette région. Ce califat projeté correspond en tout point à l’Empire ottoman turc. Or, depuis les 14 dernières années, la Turquie se revendique ouvertement, expressément et fièrement, de l’ottomanisme.

Le plan d’action déclaré de l’État Islamique inclut, spécifiquement, l’invasion de l’Europe, à partir de son califat.

Alors, il suffit que des djihadistes se joignent au flot massif des réfugiés entrent en Europe, et le projet de Daesh trouve là une autre étape de réalisation cruciale.

Il s’agit donc là de la plus récente démonstration en date de la connivence de la Turquie avec Daesh.

Tout cela étant dit, qu’il n’y ait pas de malentendu ici : en tout état de cause, l’Europe assume l’obligation de s’occuper de ces migrants.

En effet, l’Occident est responsable, soit par passivité, soit encore par implication directe et délibérée, à la transformation du Proche-Orient et du Moyen-Orient en un vaste chaos infernal. En conséquence, l’Occident doit assumer aussi les effets et les conséquences de la désintégration programmée de toute cette région du monde, au niveau des populations civiles qui tentent de s’en échapper, et qui ont bien le droit de tenter de survivre et d’assurer moindrement un avenir pour leurs enfants.

Et pour ce qui est de l’infiltration djihadiste susmentionnée, les autorités occidentales n’ont qu’à procéder aux mesures de vérifications et de filtrage appropriées. Ce ne sont pas les moyens qui leur manquent, avec toutes les ressources dont disposent les services policiers (et autres…) concernés.

Pour terminer, en voyant ce policier turc, à l’allure si prévenante, transporter doucement, pudiquement, le cadavre de l’enfant en question, devant les caméras du monde entier, il est difficile de ne pas soulever aussi la contradiction flagrante de ce geste théâtral, cinématographique – bref : de toute cette mise en scène abjecte qui exploite la mort d’un enfant – , en fonction de l’histoire édifiante de la Turquie en la matière; c’est-à-dire, spécifiquement, du comportement de la Turque à l’égard des réfugiés en danger de mort, qui ont le malheur de croiser ses côtes ou rivages…

Alors, à titre d’exemple seulement, rappelons donc ici au moins trois événements de l’histoire contemporaine :

.  En 1939, le bateau Parita, en route vers la terre d’Israël (encore sous mandat britannique et sous un autre nom) doit accoster à Izmir, en Turquie, suite à des problèmes techniques. A son bord, se trouvent 800 réfugiés juifs d’Allemagne, de Pologne et de Tchécoslovaquie. Les réfugiés restent au large de la côte pendant une semaine, sans charbon, sans nourriture, sans eau, car les Turcs interdisent au navire de s’amarrer sur les quais. Le capitaine, après des menaces de la police maritime turque, est forcé de reprendre la navigation. La une du quotidien turc Ulus titre alors : «Ces bons-à-rien de Juifs ont enfin quitté Izmir».

.  En 1940, un bateau nommé Salvador arrive à Istanbul, avec des centaines de Juifs tchèques et bulgares à bord. Les autorités l’obligent à reprendre la mer, malgré une forte tempête. Environ 200 passagers sont noyés, incluant plusieurs dizaines d’enfants.

.  En 1941, le navire Struma, afin de sauver plus de 750 Juifs roumains de l’extermination nazie, tente de les emmener vers la terre d’Israël. Le navire est gravement surchargé, et n’est pas en état de naviguer, en raison d’un moteur défectueux. Il tente alors d’accoster à Istanbul. Une bannière sur laquelle est écrit «Save Us» est brandie par les rescapés sur le navire. Pendant plus de deux mois, durant les mois d’hiver 1941-1942, la Turquie interdit à ce navire d’accéder au quai et aux passagers de débarquer. Des maladies se propagent à bord, entraînant plusieurs décès. Les autorités turcs finissent par couper l’ancre du navire, l’attachent à un bateau-remorque, et le tirent par la force vers le large, aussi loin que possible des côtes de la Turquie, en Mer Noire. Sans moteur, ni carburant, ni eau, ni  nourriture, ni médicaments, le navire Struma et les migrants à son bord sont ainsi abandonnés leur son sort.  Le 24 février 1942, le navire est torpillé par un sous-marin soviétique. Une seule personne survivra seulement. Suite à la tragédie, le Premier Ministre turc Refik Saydam déclare : “La Turquie ne peut devenir la patrie de ceux qui sont déclarés indésirables par les autres”.

C.Q.F.D.

Haytoug Chamlian

Montréal, 28 septembre 2015

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