La Judéophobie Turque, Partie I

(Chronique radiophonique/ Radio-Shalom, 2015)

Nous avons appris récemment, à travers les médias juifs, que le gouvernement d’Israël effectue des tentatives de rapprochement avec le gouvernement turc. On n’en sait pas plus, car les tractations se font en secret. On verra bien ce que cela donnera.

Mais cette conjoncture est appropriée pour aborder le sujet de la judéophobie de la Turquie.

En effet, il y a un malentendu généralisé et tenace, voulant que la Turquie ne soit devenu antisémite que seulement après l’instauration du régime islamiste de l’Akapé. C’est-à-dire, depuis les 13 dernières années seulement.

Or, l’antisémitisme turc a existé en tout temps, depuis que le mot turc a existé, une fois que les diverses peuplades concernées ont fusionné dans une ethnie désigné sous ce nom. Et l’ampleur de ce fléau particulier – l’antisémistisme turc, pas ladite ethnie – , l’ampleur de ce fléau, est encore largement méconnue.

Même si nous allons nous limiter essentiellement aux faits, aux données factuelles irréfutables, dans ce sujet, et même si l’énumération de ces faits ne sera pas exhaustive, bien sûr, mais seulement indicative, une seule chronique ne suffira pas. Celle-ci n’est donc que la première partie d’une série qui sera éventuellement consacrée à ce sujet.

Allons-y donc avec une présentation chronologique des faits.  Car les faits sont tenaces. Implacables.

Dans l’empire ottoman, les Juifs n’ont pas été soumis à un Génocide, comme ce fut le cas des Arméniens. Ils n’ont pas subi des massacres et des persécutions comme d’autres minorités non plus, tel que les Grecs pontiques, les Syriaques et les Assyro-chaldéens.

Cela signifierait, selon certains, que les Juifs étaient bien traités, dans l’empire ottoman.

Or, tout ce que cela signifie, c’est que les Juifs, s’étaient accommodés de leurs statut de dhimmi  (ذمّي).

C’était quoi, la dhimmitude ?  C’était être un sous-sous-citoyen de deuxième ou de troisième classe (car il y avait des classes entre dhimmis aussi, dépendamment de leur degré de soumission….),  un esclave ou un otage en quelque sorte,  totalement à la merci du pouvoir mais aussi de la population musulmane,  qu’on voulait bien laisser en vie, à condition qu’il paie un impôt spécial pour cela. Une taxe de vie exorbitante.

Le sens de la conservation aura permis aux Juifs de survivre dans l’Empire ottoman. Quitte à y subir et endurer tous les affronts, la dépossession systématique de leurs biens et actifs (par exemple, pour incapacité de payer la taxe de vie), les humiliations de toutes sortes , etc.

La soumission intégrale des Juifs au régime ottoman n’empêchera pas la Turquie de 1923, héritière directe de la Turquie ottomane, de rendre la vie plus difficile encore, pour ce peuple constamment persécuté. L’État laisse libre cours à l’hostilité de la population musulmane et à l’antisémitisme, l’enseignement de l’hébreu est interdit, la pratique de la religion juive est, à toutes fins pratiques, interdite,

Des recherches menées par le quotidien Radical révèlent que, dès la fondation de la République turque actuelle – laquelle n’est que la continuation directe de la Turquie ottomane – , l’État turc a secrètement fichés les Juifs, les Arméniens, les Grecs, les Syriaques et d’autres minorités de Turquie, en attribuant un numéro  à chaque groupe. Numéro 1 pour les Grecs, 2 pour les Arméniens, 3 pour les Juifs, et ainsi de suite.

En janvier 1923, le journal Voix de la Turquie (Voix de la Turquie) et un autre journal, publiés dans la province d’Izmir, lancent un appel aux commerçants turcs de lutter contre – je cite –  « la menace juive immorale et sordide. ».  Les articles expliquent que les Juifs se répandent comme des microbes en Turquie.

En 1923 et 1924, les entreprises étrangères et les banques étaient tenues à n’employer que des citoyens turco-musulmans, et de rejeter toute sollicitation d’emploi par les non-musulmans.  En vertu de la Loi, les avocats sont évalués pour vérifier s’ils ont de bonnes mœurs.  Sur la base des résultats,  des avocats juifs, grecs et arméniens perdent le droit d’exercer leur profession.

Une autre Loi édicte que seuls les « Turcs » peuvent travailler dans les établissements publics, et son application mène à la perte de l’emploi de plusieurs milliers de non-musulmans.

En 1925, une campagne antisémite est lancée dans les journaux turcs. On y écrit par exemple que les Juifs sont des « sangsues accrochées au postérieur du pays”, et on propose leur exil forcé comme solution. Une synagogue est attaquée.

En 1927,  Elza Niyego, une jeune fille juive de 22 ans est poignardé à mort par un turc, un homme dans la quarantaine, marié, car elle avait refusé de se donner à lui. Le cadavre de la jeune fille est laissé exposé, pendant des heures, dans la rue. Sa mère n’a pas été autorisée à le recouvrir. Les funérailles, ayant réuni un grand nombre de juifs, suscitent une campagne antisémite dans les médias. Le meurtrier évite la prison. Par contre, les neufs témoins juifs de l’assassinat, eux, sont emprisonnés.

Dans la même année, la liberté de déplacement et de mouvement des Juifs à travers l’Anatolie est interdite par le gouvernement.

En 1928, de nouvelles lois sont adoptées, selon lesquelles  seulement  les citoyens “Turc” ont le droit d’exercer certaines professions, et de devenir ainsi médecin, dentiste, sage-femme, infirmières, etc. La définition de citoyen turc aux fins de cette Loi est celle de  «Turcs ethniques », et exclut notamment tous ceux et celles qui ne sont pas des musulmans.

De multiples lois sont également promulguées pour interdire toutes les langues autres que le Turc.  Des campagnes populaires sont lancées, sur le thème de “parle en turc, ou quitte le pays!”.  Des centaines de personnes sont harcelées en public, reçoivent des amendes, sont arrêtées. Isil Demirel, une anthropologue turque,  a étudié sur le processus par lequel la Turquie a imposé le  Ladino en tant que la langue maternelle des Juifs séfarades en Turquie, dans le but d’éradiquer l’hébreu.

Dans une autre campagne d’assimilation forcée, en 1932, dans plusieurs provinces de la Turquie,  chaque juif doit signer un document par lequel il s’engage  ” à embrasser la culture turque et de parler la langue turque ». Les conversion forcées à l’islam se multiplient.

En 1934, des pogroms anti-juifs ont lieu dans plusieurs provinces turques,  en Thrace orientale. Ils commencent avec un boycott des commerces juifs, et se poursuivent par des attaques physiques sur les bâtiments appartenant à des Juifs, qui sont d’abord pillé, puis incendiés.  Des Juifs sont battus, des viols sont rapportés. Dans la terreur, environ 15 000 Juifs fuient la région. Les pressions antisémites sur les communautés juives continuent dans les écoles, les marchés et les institutions étatiques, même après les pogroms.

En 1937, les vagues fascistes et national-socialistes d’Europe déboulent en Turquie: un Bureau d’information allemande est ouvert à Istanbul. Les journaux turcs se font le relai de la propagande nazie, avec beaucoup d’enthousiasme.

En 1938, le gouvernement turc promulgue un décret qui se lit comme suit: « Les Juifs qui sont exposés à des pressions en termes de conditions de vie et de déplacement dans les pays dont ils sont ressortissants, sont interdits d’entrée en Turquie, indépendamment de leur religion actuelle. »  Les employés juifs de l’Agence de Nouvelles d’Anatolie sont congédiés. Les Juifs sont accusés d’être la cause de tous les problèmes en Turquie.

Ce début d’un survol minimal et sommaire des faits et des événements qui définissent la judéophobie particulière de la Turquie nous a amené de l’époque ottomane à 1938.

Faute de temps, nous allons reporter la suite – car il y a une suite, hélas, et même une longue suite -, pour une prochaine chronique.

Mais ne nous quittons pas avant d’avoir fait le lien, dans ce sujet spécifique même, entre l’époque ottomane et l’actualité immédiate. Car c’est comme cela, pour les peuples anciens, le passé n’appartient jamais strictement au passé, et a toujours un lien direct avec le présent.

Ainsi, durant la période ottomane – dont la Turquie actuelle est la continuation directe -,  il n’y a pas que la dhimmitude, l’asservissement systématique infligé aussi aux Juifs, qui définit la Judéophobie turque. Car l’empire ottoman a enfanté le problème palestinien même. Puisque la Palestine, en tant que pays, n’a jamais existé avant la liquidation d’une partie des actifs territoriaux, la distribution – arbitraire – d’une partie du butin de pillage de la Turquie ottomane.

Mais cela ne s’arrête pas là. Des études récentes démontrent qu’une politique spécifique de la Turquie ottomane visait à vider les territoires d’Israël de sa population juive, en la forçant à l’exil vers d’autres régions de l’Empire… Et quand on voit la Turquie d’aujourd’hui même, la Turquie ouvertement néo-ottomane, se présenter comme le plus farouche défenseur de la Cause palestinienne, on voit que la boucle est bouclée…

Nous reviendrons donc sur le sujet de la judéophobie turque dans des chroniques subséquentes, pour continuer la chronologie des faits et des événements concernés.

Cependant, les émissions des quelques semaines à venir auront pour sujet l’Artsakh, appelé Nagorno-Karabakh durant la période soviétique. Car je serais alors, avec ma famille, dans cette région spéciale de l’Arménie.

À bientôt.

Haytoug Chamlian

Radio-Shalom, 2015