Les pages blanches d’un Livre Blanc

J’ai lu, dans sa version originale en anglais, les 124 pages du document intitulé « Un Livre Blanc – La Guerre du Karabakh de 2020 et l’avenir des politiques étrangère et de sécurité de l’Arménie ».

En toute franchise, l’ouvrage ne mérite pas plus, que la réaction minimale qui sera présentée dans cet article. Ce qui m’a d’ailleurs déçu, car selon les échos fragmentaires que j’en avais reçus, j’avais pensé que j’aurais là une occasion de faire un exposé contraire exhaustif, sur un sujet important.

Mais en tout cas, après avoir perdu notamment Chouchi, je n’ai plus envie – ni même la force – de faire des efforts superflus. Et je ne crois pas du tout que l’infime portion de ce Livre Blanc, se rapportant à la question nationale, trouvera preneurs. Surtout pas à ce stade-ci de l’Histoire des Arméniens.

Pour ce qui concerne ladite question nationale, les 3 auteurs expriment leur opinion subjective et biaisée, en quelques paragraphes. Avec une orientation idéologique et politique évidente, qu’ils n’essaient pas de cacher vraiment, mais qui est prévisible et ordinaire, nullement originale.

Donc, hormis ces quelques paragraphes, le reste, dans le fond, n’a pas grand-chose à voir avec ledit sujet national. C’est un fourre-tout, vaguement prétentieux, parfois instructif, mais largement insignifiant.

* * *

Cependant, pour ce qui est – entre autres – de la susdite question nationale – laquelle semble être son objectif principal, vainement maquillé par tout le reste… -, l’ouvrage est quelque peu trompeur.

Donnant l’apparence de fonder ses conclusions sur les opinions de nombreux « experts », le document étale les avis contradictoires, diamétralement opposés, de 45  individus. Ceux-ci étant, de surcroît, arbitrairement choisis, et ne pouvant sûrement pas représenter l’ensemble de la Diaspora, loin de là. Notons par ailleurs que les auteurs ont envoyé leur questionnaire à 73 personnes, dont 28 n’ont même pas daigné leur répondre.

Donc, selon le document même, une partie de ces 45 personnes ont exprimé une opinion et une position symétriquement contraires et opposées à celles des 3 auteurs. Et on ne sait pas quelle proportion de ces 45 participants ont ainsi un avis opposé à celui exprimé par les 3 auteurs dans leurs doctes conclusions.

Indiquer au moins des pourcentages chiffrés, pour  que l’on sache la proportion des 45 répondants dont la position s’oppose à celle des auteurs – ceux-ci exposant et donc admettant eux-mêmes cette position contraire à la leur -, ça serait déjà bien.

Ce qui serait mieux, c’est d’annexer au document les questionnaires remplis par ces individus. Pour que l’on sache aussi qui a dit, quoi ? Pourquoi cela devrait-il rester secret… ? Les répondants auraient-ils participé, sur une base de confidentialité ? Cela serait déjà significatif en soi.

* * *

Mais tant qu’à faire, esquissons donc quand même quelques réponses élémentaires, sur le fond de la chose.

Ce que les auteurs disent, essentiellement, c’est : il faut que les Arméniens dissocient leur agenda national, de leur agenda étatique.

C’est ce que demanderait le salut ultime, le sauvetage urgent, de leur État.

Puisqu’ils se présentent comme des experts, nous aurions aimés entendre ces éminents auteurs citer au moins un exemple, un seul et unique exemple, d’une seule collectivité ethnique dans le monde, ayant un État portant leur nom, dont la diaspora se chargerait de l’agenda national, alors que l’État aurait un mystérieux agenda distinct, qui serait vidé de son contenu national…

La réalité est, que ce sont seulement les peuples sans État, qui poursuivent leur agenda national à l’extérieur des territoires sur lesquels ils aspirent à fonder un État. On les appelle des «stateless nations». Palestiniens, Kurdes…

Dans le cas de tous les peuples qui ont un État, c’est en fait… le contraire !

C’est leur État qui se charge de l’agenda national, et leur diaspora ne fait qu’assister éventuellement leur État, à cet égard.

Je ne sais pas, ailleurs, mais c’est comme cela sur notre planète entière.

* * *

Par ailleurs, les auteurs de ce Livre Blanc sont sous l’impression que l’agenda national de l’État arménien relèverait de l’imaginaire fiévreux de sa Diaspora. Et que, de surcroît, c’est celle-ci qui l’impose à celui-là.

Or, ledit agenda national est imbriqué, enchâssée, formellement et explicitement formulé dans les actes fondateurs mêmes de la présente République d’Arménie.

Lesquels actes fondateurs de l’État arménien actuel sont signés, soit-dit en passant, par… le patron de l’époque de l’auteur libano-bostonien de cet amusant Livre Blanc.

Parlons encore plus clairement : la Question Arménienne est expressément stipulée dans la Déclaration d’Indépendance de la République d’Arménie actuelle. Signée et proclamée en 1991. Par un dénommé Levon Ter-Petrosyan.

Comme je l’ai dit plus haut, je n’ai plus la force d’avant, et je ne vais donc pas traduire ici un article précis et détaillé que j’avais rédigé sur ce sujet. Que cependant, voici (tout y est) : https://haytougchamlian.blog/առաջին-նախագահին-վերջին-սխալները/

Or, au stade de l’Indépendance de cette Arménie, non seulement la Diaspora n’avait ni l’intention ni les moyens d’imposer quoi que ce soit à l’État arménien en ré-émergence, mais la Diaspora n’était même pas tellement enthousiaste, à l’idée que l’Arménie procède aussi promptement, aussi précipitamment, de manière tellement hâtive, irrationnelle, désorganisée et chaotique, à l’Indépendance.

Même le Parti de la Diaspora, fondateur initial de cette République d’Arménie, qui avait invoqué pendant 70 ans de soviétisation le retour de celle-ci à l’Indépendance, préconisait une accession graduelle, par étapes, à cette Indépendance.

Donc, plutôt que de gronder – voire insulter – une certaine Diaspora, dans l’état où elle se trouve en ce moment, de l’exhorter à « laisser tranquille! » l’État arménien – à lui f***** la Paix, littéralement… -, les auteurs concernés seraient mieux avisés de soumettre une recommandation très simple et expéditive au gouvernement et au parlement de l’Arménie : modifier, réécrire la Déclaration d’Indépendance de la République d’Arménie. Au minimum.

Rien que ça…

Et c’est lors de ce processus intéressant que nous verrons ce qu’en pensent vraiment, les Arméniens d’Arménie et du reste du monde. Et  non pas seulement 3 auteurs d’un vaste machin pompeux, et 45 participants à leur questionnaire – dont une proportion non quantifiée s’oppose totalement, frontalement, à leur opinion -.

Inutile de trop continuer, sur ce niveau.

En faisant valoir, par exemple, que l’agenda national en question, non seulement n’est pas un danger pour la sécurité nationale de l’Arménie, mais qu’il est en plutôt le garant. C’est pour cela qu’on l’appelle d’ailleurs sécurité “nationale” et non pas “étatique”.

La preuve flagrante et actuelle de cela étant l’agression qui continue, l’invasion en Arménie même – toujours en cours, voire encore à suivre – , après la perte de l’Artsakh.

Et cette fameuse route spéciale, ce “corridor” réservé entre les Turcs du Caucase du Sud et leurs frères de l’Anatolie, elle est exigée par tous ces Turcs, pourquoi ? À cause de notre agenda national ? Sérieusement…

Donc, les Turcs veulent une telle autoroute entre eux, à travers l’Arménie, car… ils se sentent menacés par notre agenda national ?

Le panturquisme serait donc un moyen de défense, pour les Turcs. Une mesure d’auto-défense légitime, à l’encontre de la terrible menace arménienne…

C’est limpide. Tout comme pour le Méds Yéghern, dont tout le monde sait parfaitement qu’en fait, ce sont les Arméniens qui en furent la cause. En raison de leur agenda national, pardieu! 

Alors que de 1907 à 1913, la Parti arménien considéré pourtant comme étant celui des nationalistes écervelés, s’était résigné à établir une relation de collaboration avec les Turcs. Fermant même les yeux sur les massacres de Cilicie, précurseurs de « 1915 ».  Des membres importants dudit Parti étaient devenus carrément des députés ottomans, ils siégeaient gentiment au Parlement Turc…

C’était l’heureuse et si prometteuse « Ére de la Paix ». Le temps de la réconciliation. Le temps de tourner la page, pour regarder enfin vers l’Avenir… Ce sont exactement les mêmes termes qu’on entend en ce moment, oui. mais c’était au début du siècle dernier…

Nous sommes passés par là.

Et «Les Turcs ont passé là», aussi…

Dans la mesure où l’agenda national des Arméniens est nécessaire et indispensable à la viabilité de l’État arménien (on ne prétend pas encore parler de survie, ni de pérennité, mais de viabilité seulement…), la proposition des auteurs du Livre Blanc en question consiste à vouloir sauver l’État arménien, en le tuant.

En l’achevant, plus précisément…

* * *

Dans un paragraphe particulièrement étrange, les auteurs du Livre Blanc en question nous dictent eux-mêmes ce qui serait acceptable comme réponse à leur opinion, si jamais nous avions l’outrecuidance de ne pas y souscrire. Ils encadrent eux-mêmes, péremptoirement, une réfutation éventuelle (impensable?) de leur posture.

Au lieu de nous en offusquer, jouons donc leur jeu, allez. Why not ?

Alors voilà, une alternative à leur proposition de suicide national final de l’Arménie, ce serait le scénario suivant :

1) Nous procédons à la démarcation de la nouvelle ligne de frontière Arménie-Azerbaïdjan, qui vient de se créer.

On ne parle pas de Traité de Paix, mais de la délimitation d’une frontière, sur la base d’un accord de cessez-le-feu.

Cette formalité officielle établira donc une frontière qui sera aussi définitive que l’est n’importe quelle frontière convenue dans ces circonstances…

En fait, une frontière découlant d’un accord de cessez-le feu, et non pas d’un traité de paix, cela s’appelle plus précisément : une ligne de front.

En tout état de cause, cette procédure est inéluctable. Étant donné qu’à ce stade-ci, il nous est impossible de recommencer la guerre.

Au fait, lorsque les auteurs du Livre Blanc réfèrent à l’accord de cessez-le-feu, ils l’appellent systématiquement «Déclaration du 10 Novembre»…

Cela est fort étrange, dans un document émis par des experts.

En effet, il y a eu certes une déclaration le 10 Novembre 2020. Mais c’était pour annoncer un accord formel, signé la veille.

Alors, pourquoi parler d’une déclaration du 10 Novembre, lorsqu’il s’agit en fait d’un accord, d’un document formel, signé par l’Azerbaïdjan, l’Arménie et la Russie.

Nous n’aborderons pas ici diverses conjectures possibles, pour tenter d’expliquer cet étrange procédé des auteurs du Livre Blanc en question…

Cependant, soulignons ici que la démarcation de frontière susmentionnée est un corollaire évident, une conséquence inévitable et incontournable, un élément du contenu implicite mais évident, de l’accord de cessez-le-feu signé le 09 novembre 2020.

Lorsque l’on cède – et reçoit – des territoires, il faut bien les délimiter !

2) Dès que cela sera effectué, les soldats russes se positionneront sur tout le long de la frontière Est de l’Arménie, tout comme ils le font déjà sur la frontière Ouest. Le résidu de l’Artsakh est aussi entouré de soldats russes, à présent.

Dès lors, considérant qu’il n’est pas probable que la Georgie ou l’Iran attaquent militairement ’Arménie, la menace de guerre sera dissipée. Et ce, pour une durée indéterminée.

Sinon, l’Otan (via la Turquie) devra se battre cette fois-ci directement contre la Russie… Auquel cas bonne chance, à eux tous. Nous, on a déjà donné, merci.

Mais dans un tel cas de figure, ce n’est pas seulement l’Arménie qui sera confrontée à une épreuve « existentielle », voire apocalyptique.

3) Nous nous attellerons alors à la tâche du redressement de l’Arménie, à tous égards.

En notant que l’accord de cessez-le-feu signé le 9 novembre 2020 met fin à toutes les entraves économiques infligées jusqu’ici à l’Arménie.

4) On verra ensuite, pour la suite éventuelle des choses… En temps opportun…

Désolé pour les auteurs du Livre Blanc, car ce scénario ne convient certainement pas à l’Occident, à l’Otan (en Emporte le Vent)…

* * *

Les auteurs du Livre Blanc en question sous-estiment gravement le puissant et profond backlash nationaliste au sein des Arméniens, que va susciter la défaite humiliante, catastrophique et déshonorante qu’ils viennent de subir.

C’est peut-être même de cela que les Arméniens avaient besoin, un besoin de nouveau vital. Pour se secouer, se retrouver, vivre une nouvelle Zartonk salutaire, comme celle qui avait éclos dans les années 1830, après plusieurs siècles de torpeur morbide, de néant national, d’asservissement, d’abrogation de soi collective.

Le retour du balancier mettra de nouveau les pendules à l’heure.

Cependant, pour une période indéterminée, le propos en cause de ce Livre Blanc sera probablement «à la mode».

Car il y a deux réactions, dans une situation comme celle que vivent en ce moment les Arméniens : Vichy, ou De Gaulle. Et sur le coup, c’est plutôt Vichy qui l’emporte… Cela fait partie intégrante du processus de Défaite. Lequel n’est cependant pas irréversible.

C’est la peur (il n’y a pas de mot plus juste, en l’occurrence applicable), un banal sentiment de peur, que l’on veut présenter comme la Voix de la Raison, la Voie du Réalisme.

En estimant que les Arméniens sont trop faibles, qu’ils seraient notamment incapables d’assumer une situation de « guerre permanente », les auteurs de ce Livre Blanc préconisent une capitulation permanente. Un recul continuel, un repli national perpétuel, à l’infini.

Est-ce vraiment une solution ? Les treize mois qui se sont écoulés depuis la perte de l’Artsakh, sur fond de la posture conciliante et pacifiste du gouvernement arménien, prouvent que : non.

Et que non seulement ce n’est pas une solution, mais au contraire, cela aggrave et empire la situation. À chaque concession, l’assaillant et envahisseur demande une nouvelle concession. Le moindre geste d’apaisement est considéré comme un signe de faiblesse, une nouvelle opportunité d’agression.

Resterait alors la «solution» de la soumission totale. Ça tombe bien, car la Turquie actuelle se revendique de l’Ottomanisme…

Mais alors, le brillant Avenir que l’on nous promet depuis la perte de l’Artsakh, plutôt que l’avenir, ça serait plutôt un retour vertigineux vers le passé. Vers le temps de l’heureuse cohabitation imaginaire de cinq siècles entre Arméniens et  Turcs, sous le joug turc.

Une époque merveilleuse, idéale, l’utopie même devenue une réalité palpable, mais que, hélas… l’agenda national de certains Arméniens a violemment saccagée. Provoquant la déplorable Tragédie que l’on sait….

Ainsi donc, même le révisionnisme moderne de notre Histoire ne serait qu’un recyclage du révisionnisme habituel que les négationnistes nous servent depuis belle lurette. Et que certains Arméniens n’ont d’ailleurs jamais cessé de gober.

* * *

Libaridian est fidèle à lui-même. C’est son moment de triomphe, allez, qu’il la savoure donc un peu. C’est de bonne guerre…

Un quart de siècle plus tard, cela ne sert manifestement à rien d’argumenter avec lui et les sympathisants de Levon Ter-Petrosyan dans son genre. Tout a été dit, sur ce front interne.

Donc à ce stade-ci, oui, bravo, ce sont eux qui ont gagné. Félicitations. Pour ce qui est de cette manche…

Mais le cas des deux autres auteurs en question, est différent.

(Je vais épargner ici la gentille « experte du ministère de la Défense de l’Arménie en 2018 et 2019 », qui avoue elle-même cela dans le document. Son patron de cette époque, qu’elle servait donc avec ses judicieux conseils d’experte, est donc le type qui avait vaillamment lancé le slogan provocateur, belliqueux « nouvelle guerre, nouveaux territoires! »; à tout le moins et entre autres, un facteur déclencheur de la raclée magistrale qui s’est ensuivie. Un élément du coup de poker sidérant, de l’énorme bluff du régime « révolutionnaire », qui a engendré toutes ces pertes inouïes, ce carnage indicible… Le même ministre de la Défense, qui bénéficiait donc des conseils de l’auteur(e) du Livre Blanc en question, se trouve d’ailleurs en ce moment même en prison. En relation avec ce qu’il aurait fait  – ou n’aurait pas fait -, à ce titre, avant et/ou pendant la guerre désastreuse de 2020. Non, ça va… On va mettre tout cela de côté.)

Dans le cas de deux autres auteurs, donc, malgré tous les efforts intenses qu’ils font, pour conférer à leur propos une apparence de « cérébralité », le soussigné a plutôt l’impression que leur démarche est le résultat du choc émotif extrême que vivent tous les Arméniens, dans la situation catastrophique qui perdure depuis plus d’un an déjà, et qui continue de s’aggraver encore.

Ce serait alors leur manière de tenter de remédier à cette perturbation psychologique profonde. (Eh oui, je peux bien passer pour un expert en psychologie, si les 45 répondeurs au questionnaire utilisé pour la confection de ce Livre Blanc, ainsi que les 3 auteurs concernés, sont des experts sur tous les sujets abordés dans celui-ci.)

Si c’est bien cela, la motivation profonde de cet ouvrage (lequel ne pourra pas avoir d’autres effets significatifs), alors, pourquoi pas. Espérons que cela leur aura réussi.

Sinon, je leur recommanderais plutôt : de boire. C’est un  moyen moins laborieux de tenter d’apaiser la souffrance de l’âme, et c’est possiblement plus efficace en ce sens, que de publier un tel document. Certes, il ne s’agit pas d’un traitement curatif, le soulagement est – à chaque fois – temporaire seulement. Mais c’est mieux que rien.

C’est toujours ça, de gagné.

Me Haytoug Chamlian

Montréal, 24 novembre 2021

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