Les déserteurs de la Révolution

Dès le mois d’avril 2018, et durant les mois qui ont suivi, loin de partager le vaste enthousiasme ambiant, le soussigné a maintes fois exprimé et expliqué, publiquement et par écrit, ses réserves, son scepticisme, ses inquiétudes et son malaise, à l’égard des changements précipités et brusques qui se déroulaient alors, en Arménie.

Cela étant rappelé et souligné, le problème immédiat et actuel, c’est que le désenchantement qui semble s’opérer est hâtif, prématuré, et injuste envers Nigol Pashinyan.

Car les changements politiques que celui-ci s’était donné pour mission de réaliser, sont, à présent, pleinement accomplis. L’ancien régime a été essentiellement évacué, et un tout nouveau pouvoir politique est en place, solidement installé, en Arménie. Sur ce point, Pashinyan a donc dûment produit et livré le maximum même, au niveau des espoirs qu’il avait fini par susciter. Plus rapidement que lui-même l’imaginait, d’ailleurs…

Or, parmi ceux et celles qui ont soutenu ce mouvement de changement en Arménie, on constate de la passivité, de l’attentisme distant, une attitude détachée, contemplative – quand ce n’est pas, déjà, du mécontentement -, à l’égard de la situation actuelle.

Ces supporters de la Révolution de Velours en Arménie, qu’ils soient des résidents de ce pays ou des éléments de sa diaspora (originelle ou subséquente), n’ont tout simplement pas le droit moral d’abandonner ainsi Nigol Pashinyan et son équipe; de se mettre à l’écart du cours des événements, de s’abstenir, ne rien faire de concret du tout, pour laisser Pashinyan et son gouvernement se débrouiller ainsi, à eux seuls, des effets et conséquences de ce qui est survenu.

Ces adeptes initialement convaincus de l’effet salutaire d’une transformation politique expéditive en Arménie ont encore moins le droit de se plaindre, ou de critiquer Pashinyan et son équipe, déjà ! Alors que ceux-ci ne sont en pleine possession du pouvoir formel que depuis moins de trois mois seulement; incluant la période des Fêtes du Nouvel An et de Noël.

Ce comportement relève de la désertion en plein action, pour ne pas parler de trahison – car il y a déjà eu beaucoup trop de lyrisme, en ces matières -.

Il semblerait que, disons, le « refroidissement » des esprits, ainsi que les complaintes, seraient causés principalement par la réalité économique. Dont le processus d’amélioration éventuelle ne sera pas, certes, aussi aisé et agréable, voire amusant, parfois ludique même, que celui du changement de régime politique, tel qu’il a pu être accompli.

Il est faux de prétendre que Nigol Pashinyan a menti, sur ce sujet spécifique.

Certes, comme dans le cas de n’importe quel mouvement de nature politique, il aura souvent été, disons, quelque peu inventif dans ces propos, dans ces discours enflammés. Ou alors, tout simplement, trop volubile…. Mais il n’a pas vraiment franchi les limites de ce qui est normal, acceptable, voire naturel, dans ce domaine. Sans ces tactiques oratoires de base, ces procédés de rhétorique élémentaires, personne ne peut jamais accéder à un pouvoir politique réel, substantiel. Encore moins, réussir une révolution.

Les intentions de Nigol Pashinyan ne peuvent pas être mises en question, non plus. Pas sérieusement. En tout temps, il a cru bien faire, et il continue de vouloir le bien, pour tout le monde. Là encore, aucun dirigeant politique ne peut être vilipendé parce qu’il aurait aussi de l’ambition personnelle, un égo quelque peu supérieur à celui du commun des mortels, etc., etc.  Rien d’inhabituel à tout cela, non plus.

L’attentisme frileux ou le mécontentement larvé des supporters de Nigol Pashinyan, en ce moment, découleraient donc du fait que l’ «envolée économique» textuellement évoquée par celui-ci n’est pas devenue une réalité, du moins pas encore.

Mais qu’avait-il donc vraiment promis, Pashinyan, spécifiquement à ce sujet?

.    Éliminer les monopoles commerciaux; c’est fait, mission accomplie;

.    Éliminer le pouvoir politique démesuré des hommes d’affaires; c’est fait, mission accomplie; (il ne reste qu’un seul homme d’affaires d’envergure occupant une fonction politique, un seul;  mais son pouvoir politique réel est désormais, à toute fins pratiques, totalement nul; s’il n’en a jamais eu…)

.    Ouvrir un champ économique libre, compétitif, accessible à tous et à n’importe qui, sans entraves malicieuses ou obstacles injustes; c’est fait, mission accomplie.

.    Éliminer la corruption; cela n’est pas, complètement, fait; mais ce n’est quand même plus comme avant… Il y a une réduction significative de la corruption, dans sa version la plus grossière, manifeste et systématique; et il y a désormais une surveillance réelle dans ce domaine;

Compte tenu de tous ces accomplissements non négligeables, inespérés il y a encore dix mois, ceux et celles qui ont soutenu le mouvement révolutionnaire de Nigol Pashinyan, à ce stade-ci, non seulement n’ont pas le droit de le laisser tomber, mais ils assument l’obligation morale de l’aider, le plus activement et concrètement possible, à poursuivre la réalisation de son projet; tel qu’il l’a clairement annoncé et énoncé, tout au long de son parcours vers le Pouvoir.

Ils sont obligés d’avoir ce courage, avec toutes les difficultés ou mêmes les risques que cela comporte. Autrement, il ne fallait pas l’encourager à aller plus loin que l’objectif ultime que lui-même s’était initialement fixé, dans sa Marche désormais historique de Gumri à Erevan.

En effet, ne l’oublions pas, lorsqu’il a commencé son mouvement, Nigol Pashinyan ne visait pas à devenir Premier Ministre. Lui-même et les siens étant fraîchement élus ou réélus comme députés, il ne demandait même pas de nouvelles élections parlementaires. En tant que dirigeant de l’Opposition (du premier noyau d’Opposition véritable dans l’histoire de l’Arménie contemporaine, à présent volatilisé…), il exigeait strictement que Serge Sarkissian ne soit pas Premier Ministre, point final. Ce sont ses supporters qui l’ont incité et poussé à vouloir plus, dont acte. En conséquence, qu’ils veuillent bien assumer leurs responsabilités minimales, à présent.  

Même les détracteurs – de bonne foi – de Pashinyan feront ce qu’ils peuvent aussi, alors. Mais c’est quand même trop demander que ce soit ceux-ci qui, au premier rang, se donnent pour mission de le sauver du naufrage… Alors que de son côté, il continue à semer la discorde, à susciter les tensions et à alimenter les dissensions. Ou qu’il ne fait rien, pour remédier à tout cela.

Somme toute, la Révolution de Nigol Pashinyan a engendré deux problèmes fondamentaux :

.   une incertitude existentielle concernant l’Artsakh;

.   une désintégration inouïe, une fragmentation sans précédent, de ce qui pouvait passer au moins pour un semblant d’unité nationale arménienne, pan-arménienne;

Pour le premier problème, personne n’y peut rien. Mais pour le deuxième, au moins, que ceux et celles qui étaient dans le camp de Pashinyan, y restent.

Cela est indispensable, afin d’optimiser les chances que son mouvement aboutisse à des résultats significatifs. Mais c’est aussi impératif, si l’on veut  éviter une aggravation supplémentaire de la situation, possiblement à court terme même, ce qui entraînerait l’Arménie dans une prochaine phase de bouleversements internes sismiques, laquelle mènera de nouveau ce pays au bord du gouffre.

Tout récemment, en faisant allusion aux célèbres paroles de John F. Kennedy, Nigol Pashinyan expliquait aux Arméniens que, plutôt que de dire ce que l’Arménie peut faire pour eux, ils doivent se demander ce qu’ils peuvent faire, eux, pour l’Arménie. Avec son inégalable sens de la formule, il a même modifié, voire approfondie, la citation légendaire, en transformant la deuxième question cruciale à : «que doit faire l’Arménien pour lui-même, par lui-même, pour améliorer sont propre sort ?».

Il est gentil, le Premier Ministre. Il pourrait plutôt s’adresser à ceux et celles qui l’ont si ardemment soutenu, dans son accession fulgurante au Pouvoir, et qui lui ont fait tant de promesses, implicites mais aussi explicites, durant ce processus. Et leur demander : « plutôt que de me dire que je n’ai pas tenu mes promesses, dites-moi, avez-vous honoré, vous, celles que vous m’avez faites ? ».

Me Haytoug Chamlian

25.02.2019