Le Québec aux Québécois, assurément (mais lesquels… ?)

(Chronique radiophonique, 2015)

Depuis bientôt 10 ans, des acteurs politiques du Québec semblent être résolument engagés sur la voie d’un étrange combat contre… la religion.

En effet, c’est en Janvier 2007 que la Municipalité du village d’Hérouxville, en Mauricie, adoptait un “Code de vie”, visant à régir les normes de conduites sur le territoire soumis à son administration.

Destinés à d’éventuels immigrants, le texte expliquait – pour n’en citer que quelques perles – qu’il était “hors norme” de “tuer les femmes par lapidation sur la place publique ou en les faisant brûler vives“, qu’il fallait accepter les gymnases dotés de vitres transparents, et que la consommation de la viande se faisait sans égard à “la provenance du bœuf“, et peu importe “qui l’a tué, à quel endroit, de quelle façon ou quel jour“, etc., etc.

En fonction de ces quelques citations, vous aurez certainement remarqué déjà que le texte municipal en question ne vise pas seulement une religion – l’islam, pour ne pas la nommer -, mais aussi le judaïsme. Mais ne vous en faites pas, il n’y a pas de discrimination, puisque le christianisme n’est pas épargné non plus dans cette diatribe officielle, non seulement par l’implication sous-jacente que celui-ci est de toute manière hors de propos, déjà hors jeu si l’on peut dire, dans ce débat, mais en veillant aussi, par exemple, de présenter Noël tout au plus comme “une épinette avec des boules et quelques lumières“, en limitant son sens à des “réjouissances patrimoniales“, dénuées d’un quelconque sens spirituel spécifique.

On pourrait certes considérer que le texte en question, même s’il émanait d’une instance publique et politique, relevait plutôt d’un canular inapproprié. Il est en tout cas indéniable que son contenu comporte quelques éléments carrément humoristiques

Cependant, cela n’aura pas fait rire tout le monde… D’autant moins, que ce geste d’éclat ne constituait qu’un point culminant d’un vaste  mouvement de base, et ne faisait qu’exprimer tout haut ce qu’une partie de la population pensait tout bas. Et pour ce qui est de l’aspect public du problème, comme il s’agissait là d’un texte signé par un Maire et l’ensemble de ses conseillers municipaux, tous élus en bonne et due forme, la crise avait manifestement débordé des balises habituelles de la langue  de bois. C’était ainsi des politiques qui mettaient fin à la rectitude politique, dans le sujet en cause. Ils auront eu au moins ce mérite.

Mais le problème ne faisait que commencer encore. 

En février 2007, le gouvernement du Québec constituait la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles, mieux connus sous le nom Commission Bouchard-Taylor (du nom de ses coprésidents).

Le rapport de cette docte Commission – au contenu quelque peu alambiqué, il est vrai -, n’a nullement réglé la situation, loin de là. Il convient de souligner notamment que ce sont les intellectuels présidant cette Commission qui, eux, semblent bien avoir choisi la voie de la rectitude politique, puisque leur conclusion principale même consiste à nier la réalité du conflit à tout le moins naissant entre les diverses composantes de la population et de la société québécoises.

La surenchère politique a cependant continué, jusqu’à aboutir au projet de Loi appelé “Charte des valeurs québécoises”, que le gouvernement du Québec a envisagé de faire adopter à l’Assemblée Nationale, en 2013-2014.

Là, aucun sens de l’humour au monde ne pouvait atténuer la gravité de cette démarche.

Rappelons que ce projet reste en vigueur, soit essentiellement tel quel, dans les rangs de l’Opposition actuelle à Québec, soit dans une version qui serait quelque peu édulcorée, selon les indications du Parti au pouvoir.

Le débat est large, et dans le cadre de cet éditorial – somme toute sommaire -, il convient dont de le circonscrire (espérons que ce terme, par confusion avec un autre, ne contrevient pas au Code de conduite d’Hérouxville…).

 De quoi est-il question, essentiellement ?

Selon les apparences, les arguments publics et la thèse officielle : cette “charte” aurait pour objectif principal d’instaurer la laïcité au Québec.

Or, sans qu’elle soit adoptée – encore… -, ce projet de loi, non seulement au niveau des avis et arguments qu’il a suscités, mais même, dans au moins un étrange cas de ce qu’on pourrait considérer sa mise en application anticipée, a déjà mené à des dérives déplorables, plus ou moins loufoques.

Cependant, la confusion la plus sérieuse à cet égard consiste à estimer que la notion de laïcité ne prévaut pas seulement dans la sphère étatique, mais qu’elle s’appliquerait également sur le plan personnel et privé.

Mais s’agit-il vraiment d’une confusion… ?  Ne serait-ce pas plutôt une juste lecture, une interprétation perspicace du contenu latent de cette fameuse charte. Des lapsus, en quelque sorte, trahissant les véritables objectifs de ce mouvement qui voudrait se présenter comme un garant de la séparation de l’État et de le Religion.

Car au fait, y a-t-il la moindre inquiétude – actuelle ou même seulement prévisible – , au Québec, de voir une autorité religieuse quelconque s’immiscer au sein de l’État… ?

Ce fut certes le cas, durant la période dite de “Grande Noirceur”. Mais à partir de 1960, avec la Révolution Tranquille, cette page est tournée, à tout jamais. L’Église, au Québec, a définitivement disparu, dans tous les domaines publics. Elle n’est pas loin d’ailleurs de disparaître dans tous les autres domaines aussi…

L’argument de la laïcité, dans ce sujet, est clairement fallacieux.

Alors, parlons franchement.

Sous prétexte d’instaurer la laïcité, ce que d’aucuns tentent de faire, c’est de pratiquer l’exclusion en toute légalité, et de forcer les nouveaux Québécois à l’assimilation…

Mais l’assimilation… à quoi, à qui, exactement ?

Les ténors de ce mouvement citent souvent l’exemple de la France, au soutien de leur cause.

Or, c’est un exemple manifestement déplacé, irrecevable.

Car le multiculturalisme est proscrit, en France, alors qu’au Québec, il s’agit d’une notion non seulement admise et acceptée par la Société, mais dûment enchâssée dans les Lois et dans la Constitution en vigueur.

Au-delà de l’aspect juridique, c’est une notion sur laquelle est bâtie, est fondée le Québec, à tous égards.

En conséquence, quel que soit le moule unique dans lequel on voudrait façonner les néo-québécois, à supposé même qu’il existât un tel moule unique, la démarche constitue une violation flagrante du système de multiculturalisme établi au Québec.

Tel qu’on l’a dit, cette constatation, évidente, ne se réfère pas seulement à la dimension juridique du problème. Mais à cet égard même, l’utilisation de ce qu’on appelle la clause “nonobstant”, soit cette disposition permettant à une province de soustraire ses Lois à la Constitution canadienne, dans l’hypothèse encore où elle résisterait à l’intervention des Tribunaux, ne réglerait pas le problème.

Car la Charte des valeurs québécoises contrevient également aux divers éléments d’une multitude de Lois promulguées par l’Assemblée Nationale du Québec même, se rapportant tous, sans nécessairement le nommer, directement ou indirectement, au concept de multiculturalisme. À commencer, notamment, par la Charte des droits et libertés de la personne, une Loi dite “quasi-constitutionnelle” adoptée par Québec depuis 1975.

Cependant, le problème fondamental se situe au-delà de la discussion juridique, et nous aurions tort d’avoir peur de le révéler, pour le confronter, dans toute sa vérité.

Toujours par analogie avec la France – puisque nos dirigeants politiques concernés aiment bien l’invoquer, au soutien de leurs opinions – : là-bas, il existe un creuset essentiel dans lequel peuvent et devraient fusionner tous les immigrants. Il s’agit d’une identité nationale distinctement identifiable, forgée à travers les siècles, et fondée, dans sa version contemporaine, sur un socle actuel et moderne de valeurs communes, dites républicaines.

Quel serait donc l’équivalent d’un tel creuset de fusion, d’assimilation, au Québec ?

Notre Société Distincte est constituée, pour commencer, par trois peuples dits fondateurs.

L’immigrant, le Québécois chronologiquement récent, serait appelé à s’assimiler à laquelle des cultures issues de ces peuples fondateurs ?

Par ailleurs, eu égard à la portée quelque peu relative de la chronologie applicable, ne pourrait-on pas argumenter que l’ensemble des néo-Québécois constituent le quatrième peuple fondateur du Québec ?

Et non seulement parce que, indéniablement, le Québec actuel n’aurait pas été ce qu’il est, au niveau de son développement fondamental et vital, sans ces nouveaux Québécois.

Mais aussi parce que, en réalité, ces nouveaux Québécois, présentés comme étant d’origine telle ou telle, ont déjà perdu leur identité originelle.

Dès la première génération, ces immigrants, quels qu’ils soient, sont adaptés, intégrés à leur terre s’accueil. Quelques générations plus tard, pour la majorité massive d’entre eux, leur origine dite “ethnique” n’est plus qu’une image. Demandez voir, un peu, aux habitants des pays dont proviennent ces néo-québécois… Vous verrez probablement leurs sourires narquois quand on parle de ceux qui sont partis s’installer ailleurs, un sourire qui s’élargira de plus en plus, à l’évocation de l’identité nationale “originelle” des enfants, des petits-enfants et des autres descendants continuels encore de ces émigrés initiaux…

De ce point de vue, les néo-québécois seraient ainsi l’ultime peuple fondateur du Québec, issus de la fusion entre leur identité ethnique originelle et l’identité québécoise.

Reprenons cependant le cours de notre réflexion.

Le mouvement de laïcisation, au Québec, de prime abord, prend plutôt la forme d’un combat contre les religions, son objectif ultime étant cependant l’assimilation des immigrants et des néo-Québécois.

Dans cette optique, les idéologues concernés auront compris, à juste titre, que la religion ne se situe pas seulement dans une dimension spirituelle, mais qu’elle constitue aussi une composante de l’identité ethnique ou nationale originelle d’une partie importante desdits immigrants et néo-Québécois. Et non, nous ne faisons pas là allusion, seulement, aux musulmans… Ni même en premier lieu, d’ailleurs…

Par contre, ce qui aura échappé à ces mêmes idéologues, c’est que la religion constitue aussi un élément distinctif d’une certaine identité québécoise dite “de souche”.

Et voilà le paradoxe ultime : en voulant affirmer, préserver ou promouvoir une certaine identité québécoise, le mouvement de laïcité au Québec contribue aussi, voir avant tout, à l’effritement supplémentaire de ladite identité québécoise.

En voulant éradiquer vaillamment quelques hijab, kirpans ou kippas, ils mettent aussi en péril la croix et le crucifix. Ou le peu qu’il en reste…

Alors qu’on pourrait argumenter qu’ils ont plus besoin de ces signes, pour leur affirmation nationale, que les immigrants auraient besoin des leurs, pour préserver leur identité originelle.

Ce débat, apparemment interminable, s’apparente à une crise sociale fondamentale, qui ne fait que commencer.

Que Dieu nous aide à nous en sortir…

Haytoug Chamlian

14 mai 2015