Le cow-boy contre les Indiens…

(Chronique radiophonique, 2015)

Les djihadistes sont des forcenés, des désaxés incurables, avec une mentalité et un comportement de barbares.

Tout comme toutes les horreurs qu’ils commettent depuis le jour où on a bien voulu nous apprendre leur existence et nous renseigner un peu sur leurs intentions et activités, les actes de folie meurtrière commis le 21 octobre 2014 à St-Jean-Sur-Richelieu et le 22 octobre 2014 à Ottawa, au Canada, sont totalement condamnables, abjects et injustifiables. Ils ne peuvent même pas être moindrement “compréhensibles”, en aucune manière, à quelque niveau que ce soit.

Cela étant dit et souligné, maintenant, prenant le risque d’une certaine discordance avec les discours enflammés et les trémolos patriotiques qui ont notamment résonné à l’unisson au Parlement du Canada lors de ces événements, et en surmontant notre intense émotion suscitée par les morceaux de bravoure digne de la propagande Orwellienne déclamés par certains de nos dirigeants militaristes surexcités, montés sur leurs grands chevaux (non, nous ne parlons pas des Mounties traditionnels…), il faudra bien exprimer et confronter certaines réalités évidentes.

C’est la politique étrangère du gouvernement canadien actuel qui a profondément dénaturé le Canada, pour le transformer en une cible – facile – pour les psychopathes sanguinaires concernés, mettant ainsi en péril la sécurité des citoyens, la quiétude de la population, ainsi que l’ordre public et social – particulièrement vulnérable dans un pays fondé sur le multiculturalisme – .

Et tout cela, pourquoi ? Là est la question fondamentale.

Les USA doivent combattre les djihadistes, bien sûr.

Car c’est Washington qui les a engendrés.

Cela relève donc de leur obligation, de leur responsabilité envers le reste du monde. Non pas en vertu d’une quelconque “devoir d’ingérence” général, mais parce qu’il leur incombe directement de réparer le mal qu’ils ont eux-mêmes généré.

Non, il ne s’agit pas d’évoquer ici des “théories du complot”, mais de constater tout simplement le fait irréfutable que les autorités américaines ont longuement encouragé, soutenu et armé ces islamistes sunnites, croyant pouvoir s’en servir pour renverser le régime syrien de Bashar El Assad, affaiblir l’Iran chiite, diviser pour régner, etc.

Les Américains ont ainsi créé, enfanté un monstre, qu’ils disent vouloir dompter à présent. Pour le moment, à une distance – ou plus précisément, une altitude – fort prudente, il faut le dire… Sauf possiblement une opération furtive récente, dont on ne sait cependant que ce qu’on veut bien nous raconter, à travers des médias qui ne font que répéter des communiqués officiels, émanant de l’Armée ou des politiques…

Toujours est-il que, toujours sous réserve de la portée et de la qualité probante des informations diffusées, le seul soldat nord-américain qui a été tué sur le terrain, est un membre de l’armée canadienne. Nous ne nous attarderons pas outre mesure, à cet égard, sur l’histoire du “tir ami”…

La seule certitude étant cependant que ce jeune soldat canadien est mort, et ses compagnons d’armes ont été blessés, tout près du front, alors que les Américains ne font encore que parler d’une implication militaire terrestre – ouverte et déclarée -, de “boots on the ground“, sur leurs plateaux de télévision, afin d’y préparer leur opinion publique.

En quoi le Canada serait-il alors obligé de se joindre, de manière aussi enthousiaste et précipitée, à des opérations militaires lancées et menées par les USA, visant – dans la meilleure des hypothèses – à réparer les erreurs fatidiques commises par les USA ?

Les soi-disant alliés régionaux des USA n’en font pas certainement pas autant, loin de là.

Les pays arabes dont les régimes sont censés être du côté des Américains font principalement de la figuration, lorsqu’ils ne jouent pas carrément double-jeu.

Elle serait longue, la liste des incongruités, des aberrations et des absurdités qui caractérisent l’implication des pays jouxtant immédiatement les territoires sur lesquels est implantés Daesh, dans ce qu’on nous dit être un combat à finir contre celui-ci.

Qu’il suffise de constater que, dans ce combat – à tout le moins apparent –  contre Daesh, dans une inversion vertigineuse, ce sont l’Iran et la Syrie qui deviennent soudain les alliés régionaux des États-Unis, tandis que les pays arabes considérés comme ses antennes régionales, ou se trouvant dans sa sphère d’influence,  au minimum, jouent à un jeu trouble, équivoque et fort préoccupant.

Mais dans cette situation, la palme revient assurément à la Turquie.

Car contrairement aux pays arabes en question, la Turquie est un État membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord. “L’OTAN”, pour les intimes…

OTAN en emporte le vent…

En effet, malgré cette alliance militaire formelle, ancienne et supposément fondamentale – récemment mise à jour même, avec la reprise de la guerre froide – , la Turquie, non seulement s’abstient de participer aux opérations militaires lancées par Washington contre l’État Islamique, mais elle exhibe tous les signes d’une connivence de plus en plus évidente avec celui-ci.

Voici quelques-uns de ces signes, parmi les plus manifestes:

.  Alors que les otages de diverses nationalités tombés entre les mains des djihadistes de Daesh ont été égorgés par ceux-ci, en septembre 2014, les 46 citoyens turcs détenus en otage par ces mêmes bouchers ont été livrés, sains et sauf, à Ankara; on ne connait pas encore le sort des trois Irakiens qui avaient été pourtant capturés avec eux, lors de la prise du consulat général de Turquie à Mossoul…

.   Il suffit de suivre les actualités courantes, pour constater que la Turquie constitue une solide base de transit pour Daesh; les frontières actuelles turques – sous toute réserve -, étant les points de passage privilégiées des djihadistes se dirigeant vers leur différentes zones de combat;

.  La Turquie refuse même de permettre l’utilisation des bases militaires de l’OTAN situé sur le territoire turc actuel, dans le combat international annoncé contre l’État islamique;

Otan, suspend ton vol… celui de tes avions en tout cas, qui voudraient aller bombarder les djihadistes de l’État islamique.

.  Alors qu’une bataille – qu’on nous a dit être cruciale – s’est déroulé pendant plusieurs mois, durant l’automne 2014, à Kobané, en Syrie, à proximité immédiate de la frontière officielle turque, aucun soldat turc n’est moindrement intervenu; en fait, alors que ce combat décisif avait lieu littéralement sous les yeux des soldats turcs, non content de simplement regarder ailleurs, ceux-ci étaient plutôt préoccupés par les combattants kurdes qui menaient ce combat décisif;

.  La Turquie a interdit même la remise, à partir de sa frontière, des armes destinées ces Kurdes qui combattaient – et le font encore –  l'”État Islamique”, parfois à quelques centaines de mètres de là, obligeant ainsi les USA à larguer ce matériel par voie aérienne – ce qui a eu pour conséquence qu’une partie en aura été parachutée dans les bras des djihadistes, littéralement…

On entend d’ici les “Allahou Akbar!” éperdus, pour ces cadeaux tombant du ciel… – .

Mais l’événement le plus significatif aura été le déplacement du tombeau de Süleyman Şah Türbesi, par l’armée turque.

Dans la nuit du samedi 21 au dimanche 22 février 2015  (aucun respect, décidément, ni pour Shabat ni pour le congé dominical… mais encore là, est-ce un hasard… ?), le gouvernement turc  lance une opération militaire terrestre, impliquant plusieurs centaines de soldats, pour évacuer le mausolée de Suleiman Chah, grand-père du fondateur de l’Empire turc ottoman, Osman Ier. Le tombeau se trouvait dans une enclave spéciale turque, située sur le territoire syrien, dans une région conquise par l’État islamique.

Certains ont été impressionnés par l’audace de cette opération, par la bravoure de ses soldats turcs. Ceux-là ne se sont pas posé la question à savoir pourquoi aucun coup de feu n’a été tiré par les combattants de Daesh, durant cette opération… Et que jusque là même, les soldats turcs qui gardaient cette sépulture n’avaient été moindrement importunés par les djihadistes.

Mais quand on y pense… On pourrait aussi se demander peut-être pourquoi ce monument funéraire lui-même est resté absolument intact, intouché, dans une zone pourtant entièrement contrôlée par l’État Islamique.

Les réponses sont pourtant évidentes.

Non seulement les Turcs et les membres de l’État Islamique sont des frères sunnites, mais plus que cela, le plan spécifique annoncé par Daesh vise à créer un califat, dans toute cette région, correspond en tout point à l’empire ottoman turc. Comme deux gouttes d’eau, pourrait-on dire, mais ça serait plutôt, comme deux torrents de sang, et hélas, ce n’est pas une image seulement…

Le dirigeant de la Turquie actuelle, un islamo-nationaliste de la pire espèce, bénéficiant d’un vaste et solide soutien populaire exprimé dans tous les suffrages depuis plus de 10 ans, se revendique ouvertement, expressément et fièrement, de l’ottomanisme, se présente comme l’héritier ultime de l’époque impériale turque concernée, et s’est donné pour mission de réhabiliter, de rétablir et de mettre à l’ordre du jour la doctrine, les préceptes et les valeurs de cet “âge d’or” de la Turquie.

L’État Islamique ne fait que révéler deux éléments particuliers de ce vaste plan : l’achèvement de l'”épuration” des territoires qui formaient ledit Empire ottoman, et leur “restitution”, sous forme d’un califat islamique.

Au fait, le tombeau de Suleiman Chah, qui se trouvait sur une parcelle du territoire de la Syrie, allouée à la Turquie, n’a pas été déplacé par celle-ci sur son territoire  actuel, mais il à été relocalisé dans une autre région de la Syrie… Comme quoi, les territoires destinés à constituer le califat islamique annoncé par Daesh semblent convenir parfaitement à la Turquie actuelle, néo-ottomane.

Voici pourquoi il ne fait pas s’étonner du fait que les djihadistes de l’État islamique ont gardé et protégé respectueusement le tombeau ottoman en question, alors que, à Der-Zor, en Syrie, ils ont dynamité l’église qui était bâtie là en tant que mémorial du génocide des Arméniens.

Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à nos vaches, le titre de cette chronique étant le cow-boy contre les Indiens.

Dans une situation pour le moins obscure, nébuleuse et hautement compliquée, dans des circonstances  douteuses, voire suspectes, le gouvernement a entraîné le Canada dans une nouvelle aventure militaire absurde, non seulement inefficace, mais contre-productive, qui entraînera des conséquences néfastes à long terme, possiblement irréversibles, pour le Canada.

Après un prélude sanglant survenu la veille, le 22 octobre 2014, à Ottawa, le Canada a vécu un tournant décisif. Non, rien ne sera plus jamais comme avant. À son échelle, ce pays aura eu son September-11.

Hélas, on ne peut s’empêcher de penser que tout cela relève d’un complexe typique à l’égard du grand voisin américain… Et toujours en référence au thème du cow-boy, on sait ce qui arrive à la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf…

Haytoug Chamlian

21 mai 2015