Chouchi et ses hirondelles

2005

Il y a beaucoup d’hirondelles, à Chouchi. Du matin jusqu’au soir, elles sont des centaines et des centaines à tourner, à tournoyer, à s’élancer et à virevolter sans cesse, en battant vivement des ailes, partout dans la ville. Elles ne volent pas très haut, ou alors, elles font souvent de brusques plongeons planés, des chutes abruptes et contrôlées, frôlant des murs de leurs ailes infatigables, passant très bas au-dessus des têtes, pour se redresser et remonter soudain et tout aussi promptement vers des hauteurs plus convenables.

Lorsqu’on les observe un peu trop longtemps, trop longuement, on en arrive à se demander si la constante agitation de ces oiseaux rapides et agiles dans le ciel et dans les rues de Chouchi ne comporterait pas une chorégraphie secrète quelconque, un mouvement prémédité, un agencement codé, comme une sorte de danse symbolique, un signe mouvant, ou encore, un mystérieux ballet chargé de sens et de significations infinies et impénétrables.

Et puis, elles sont vraiment très bruyantes, les hirondelles à Chouchi. Cela aussi a quelque chose de particulier, car à beaucoup d’autres endroits dans le monde, de tels oiseaux peuvent certes emplir le ciel, mais sans gazouiller autant, et aussi fort. Ici, les hirondelles s’époumonent, criaillent, crient et s’égosillent sans arrêt, continuellement, de l’aube jusqu’au soir, en tournant et tournoyant interminablement dans et au-dessus de la ville.

Bref, ce mouvement et ce vacarme incessants des hirondelles de Chouchi ont quelque chose d’anormal. Et toute cette exubérance tranche et contraste de manière frappante avec les allures de ville-fantôme que revêt, à plusieurs égards, cette étrange localité.

Il y a aussi beaucoup de ruines, à Chouchi. Beaucoup trop, après tout ce temps… Certes, il y a bien ça et là de nouvelles constructions, et divers travaux de réfection et de rénovations sont en cours, mais les ruines continuent de dominer le paysage. Édifices vides et inhabitables, murs effondrés, bâtiments béants, immeubles fantomatiques et lugubres… Et puis, les rues saccagées, à peine praticables, parsemées de larges cratères dans lesquels de la végétation sauvage a poussé.

Enfin, il y a les gens. La population de Chouchi. Ils habitent pour la plupart dans des blocs-appartements improbables, aux façades rouillées, écaillées et ravagées. D’autres campent dans des maisons plus ou moins rafistolées. Ils vivotent, ils endurent, ils survivent. Ils tiennent bon. Dans une ambiance surréelle, défiant les éléments et leur dur destin, traumatisés mais bien debout, ils tiennent bon. Ils attendent…

Survolons un moment, comme les hirondelles continuellement pressées de cette ville figée, l’existence hors du commun de ces gens hors du temps.

*****

[Tous les noms ont été modifiés]

*   Varouj et Julietta ont trois enfants, tous nés après le cessez-le-feu. Ils vivaient en Azerbaïdjan, jusqu’au début de la guerre. Varouj a participé aux combats. Il était conducteur de char d’assaut. Son fils de 9 ans est convaincu que son papa était dans le premier blindé qui a pénétré dans Chouchi, sans se rendre compte que la preuve de sa méprise se trouve exposée à l’entrée même de la ville; et que son père a plutôt eu de la chance de ne pas faire partie de l’équipage sacrifié du premier blindé en question….  «J’ai perdu mes cheveux au sommet du crâne, à cause de mon casque», explique cependant Varouj, en se tenant la tête.

Varouj et Julietta parlent à peine l’arménien. Jusqu’en 1988, ils ont toujours vécu avec les Azéris. Mais dès le début du mouvement de l’Artsakh, Varouj a commencé à militer. «La patrie a appelé», résume-t-il. Et puis, après les massacres des Arméniens d’Azerbaïdjan, il a rejoint les rangs des combattants. Julietta se souvient, on dirait avec une certaine tendresse, du temps lointain où elle vivait parmi les Azéris. Parce que ces souvenirs sont avant tout ceux de sa première jeunesse, et d’une époque de paix, aussi fausse, trompeuse et factice fut-elle.

Car elle se souvient aussi de ce jour où, à Bakou, elle était sur le balcon lorsqu’elle a vu des jeunes azéris débarquer de leur voiture dans la rue, assoiffés de sang arménien. Elle se souvient comment sa mère lui a crié de se retirer du balcon. Sa mère, qui par la suite avait mis un bidon d’essence et une hache à côté de la porte de leur appartement. En lui expliquant que lorsque les turcs viendraient les attaquer, il fallait essayer d’en tuer un ou deux, avant de mourir…

Julietta se souvient aussi, plus tard, les horribles moments d’attente, lorsque Varouj était au combat. Attendre était le plus difficile, explique-t-elle. Alors un jour, elle a sérieusement demandé à Varouj de l’accompagner au front. Elle avait participé avec succès à des concours de tirs quand elle était jeune fille, et estimait pouvoir être utile au combat. En tous cas, elle préférait rejoindre son mari sur le champ de bataille, plutôt que de l’attendre, seule, dans son refuge. Varouj a pris la demande en considération, mais a fini par refuser. Pour la seule raison que, contrairement à d’autres bataillons, il n’y avait pas de femmes dans son unité de combat, et qu’en conséquence, il trouvait la suggestion de son épouse plutôt inconvenante. Pour conclure ce qui s’est passé durant cette période, Varouj serre fermement ses deux mains ensemble, et dit: « la nation entière ne fit qu’une».

Après le cessez-le-feu, Varouj et Julietta ont vécu pendant un certain temps dans une autre région en Arménie. Mais comme on entendait souvent parler de la reprise des hostilités, Varouj a décidé qu’ils déménageraient à Chouchi. Pour ne pas risquer d’être éloigné, au cas où la guerre recommencerait.

À présent, il a un petit emploi. Elle est institutrice. Ils vivent dans une maison modeste et sobre. Julietta essuie bien quelques larmes furtives, à quelques reprises, mais en général, un large sourire illumine son visage. Leurs enfants sont joyeux, rieurs. Leur fille aînée joue du piano, et apprend à chanter. Leur fils dessine très bien. Julietta explique que pour eux, il est humiliant de recevoir de l’argent en cadeau. Ils préfèrent obtenir des emplois mieux rémunérés.

*   Manig et Dikran ont quatre enfants. L’aînée est mariée et vit ailleurs. L’un de leur fils fait son service militaire. (On l’y a empêché de voter aux récentes élections législatives, après l’avoir interrogé sur ses intentions à cet égard). La famille n’est pas originaire d’Artsakh, mais ils ont décidé de s’établir à Chouchi, depuis plusieurs années.

Éduqués, motivés et cultivés, ils n’ont pas encore réussi à obtenir un emploi. Cela pourrait être attribué, du moins en partie, au franc-parler de Dikran, qui ne semble pas être en très bons termes avec les notables locaux… Si la situation perdure, ils pensent quitter Chouchi. Entretemps, leur jeune fille participe activement à l’association de jeunes de l’église. (Ils ont un programme de nettoyage des églises sur l’ensemble du territoire arménien, mais il a été interrompu, par manque de soutien financier de la part du diocèse). Le cadet chante des chansons patriotiques, surtout celle dédiée à l’Armée nationale.

On aime beaucoup danser, dans cette maison, c’est connu de tous. À tout moment, l’un d’eux met une cassette, et ils se lèvent tous pour danser énergiquement, en faisant trembler le plancher et les murs, dans leur petit appartement dégarni et propre. Loin de se plaindre, il arrive aux voisins de venir les rejoindre, quelle que soit l’heure tardive.

*   Anna avait dit à son fils qu’il n’avait pas de père. Jusqu’à ce qu’un jour, celui-ci se pointe en ville, et qu’elle soit obligée de dire la vérité à leur enfant. Le problème est que le père en question a une famille, ailleurs, une femme et des enfants légitimes… «Mais je m’en fous», affirme calmement Anna. «Moi, je ne veux pas briser un foyer.» Et elle conclue fermement, en répétant plusieurs fois : «en tous cas, mon enfant, il est à moi». Et cela lui suffit.

Anna donne encore d’autres explications. De maigres allocations sont allouées aux enfants, s’ils n’ont pas de père, ou si leur père est un blessé de guerre. Mais si le père est capable de travailler, mais ne le fait pas, il n’y a aucune assistance financière gouvernementale. Peu importe, si les emplois sont pratiquement inexistants. Pour remédier à cette situation, explique encore Anna, certains couples se séparent, pour que les enfants deviennent éligibles aux allocations. Que, au départ, ce soit une fausse séparation ou pas, le résultat est souvent le même, puisque dans tous les cas chacun finit par faire complètement vie à part.

Anna révèle enfin l’ingéniosité illimitée de certaines autorités, en révélant une situation bien particulière. Avant, les invalides de guerre recevaient une pension, s’ils n’avaient pas d’emploi. Mais comme il s’agissait d’un montant insuffisant, voire dérisoire, la solution a été vite trouvée: désormais, ils ont parfaitement le droit de travailler, et de toucher en même temps leur pension… Il ne reste donc plus à ces invalides qu’à trouver un emploi. Dans une ville elle-même paralytique, de surcroît. Fallait y penser… [Cela dit, il convient de noter que certains anciens combattants blessés, que ce soit en Artsakh ou ailleurs, sont devenus des hommes d’affaires avisés, honorables et prospères.]

*   La patience de la population est mise à rude épreuve. Alors, parfois, l’exaspération de certains d’entre eux leur inspire de terribles doutes… Y aurait-il une raison occulte, innommable, au fait que le développement de Chouchi se fait tant attendre… ? Alors, l’insécurité s’installe dans les esprits. La majorité d’entre eux ayant déjà fui une fois en laissant tout derrière eux, ils ont des angoisses irrépressibles…

Cet état d’esprit et entretenu et amplifié par la propagande à la télévision azérie, captée ici, et où, jour après jour, on ne fait qu’affirmer et jurer, promettre solennellement à la population azérie, que Chouchi, surtout et notamment Chouchi, sera reprise de nouveau… Par contraste, la télévision arménienne fait preuve d’une réserve, d’une pudeur extrême, sur le sujet de l’Artsakh…

Ces craintes sont certes irrationnelles, excessives et illogiques. Il n’en demeure pas moins que la population locale se trouve dans l’obscurité quasi-totale, sur tous les faits et événements qui se rapportent pourtant directement à leur vie, à leur sort, à leur avenir.

*   Pénible et édifiante expérience que celle du minibus (la fameuse «gazelle»), qui assure la navette entre Chouchi et Stepanagerd… Service essentiel et vital, mais – et c’est le cas de le dire -, souvent cahoteux.

Il n’y a pas d’horaire réel. En principe, le conducteur attend que tous les sièges soient occupés, pour partir. Le problème, c’est qu’il attend trop longtemps, ou alors, il tarde à arriver, de sorte qu’il y a déjà trop de passagers, souvent chargés de sacs ou de caisses. Alors, on s’entasse…

Le moindre recoin du minibus est rempli. Ça relève à chaque fois de l’exploit. Il y a parfois un moment où, littéralement empilés les uns sur les autres, serrés et entrelacés, fusionnés en un amas humain, chacun s’étant niché dans un espace minimal grâce à des contorsions inouïes, on se dit que ça y est, il ne reste plus aucune place possible. Chacun ne dispose plus que d’un centimètre carré vacant, pour y maintenir son nez et respirer, et c’est le moment où l’on se demande à quoi on va s’accrocher, se cramponner, ne serait-ce qu’avec l’auriculaire, lorsqu’on arrivera à la section lunaire de la route et ensuite à la longue spirale des virages sur la côte. Et voilà qu’à ce moment ultime encore, il y a deux ou trois nouveaux passagers qui se pointent… Avec des sacs… Et ils arrivent à se caser ! C’est le conducteur qui fermera cependant la portière, et pour ce faire, il faut que tous se retiennent de respirer un instant.

*   Chouchi manque de fruits et de légumes. C’est très étrange pour une région de l’Arménie, mais c’est comme cela. L’approvisionnement de la ville en fruits et légumes est déficient. Les ménagères doivent ainsi subir, quotidiennement, l’épreuve de la «gazelle», pour aller acheter leurs provisions à Stepanagerd, où les produits en question abondent.

*   Pratiquement tous les adultes, ici, ont participé à la guerre. Chaque personne a, au minimum, un membre de sa famille qui a été tué. Cependant, on ne parle pas beaucoup de ces choses-là, en Artsakh. Et lorsqu’il arrive que quelqu’un en parle un peu, il le fait toujours très calmement, sereinement, sans aucun emportement, sans trace d’émotion.

Ce n’est pas une question de pudeur, de secret, ni quoi que ce soit de cette nature. Car si vous posez une question, et qu’ils ont appris à vous connaître, ils vont volontiers vous répondre. Ils vont vous raconter notamment, en détails, devant leurs enfants qui jouent sur le tapis, les atrocités que les azéris ont commises, et auxquelles ils ont été contraints de réagir, avec toute la force requise. Mais eux, ne conçoivent pas ce sujet avec un quelconque recul analytique, et surtout pas d’un point de vue idéologique.

Pour eux, ce qui s’est passé, c’était tout simplement inévitable, inéluctable. C’était une nécessité vitale. Il fallait qu’ils fassent ce qu’ils ont fait, alors, ils l’ont fait. Et ils le referaient, si ça devait être encore nécessaire. Aucun besoin d’en parler. Il s’agit de leur quotidien, de leur vie courante et en cours.

*   À part le savoureux dialecte artsakhois, les habitants de Chouchi parlent principalement le russe, et pour ceux qui viennent d’Azerbaïdjan, le turc. Évidemment, ce n’est pas par leur choix délibéré qu’il en est ainsi.

D’ailleurs, leurs enfants apprennent et parlent un arménien impeccable, tant dans sa version courante que dite «littéraire». Leurs parents leur demandent constamment de les aider à traduire des mots, pour qu’ils s’expriment aussi correctement en arménien.

Mais il est quand même intéressant de souligner à quel point les efforts d’assimilation, voire d’anéantissement, longuement déployés par les soviétiques et les azéris sur cette population arménienne spécifique, auront échoué. Voire, produit l’effet contraire. Cette même population ayant mené l’un des combats les plus cruciaux et déterminants de l’histoire nationale contemporaine des Arméniens.

*   Il y a trois écoles à Chouchi, ainsi qu’un superbe centre d’éducation musicale. Tous les enfants sont scolarisés. Et pratiquement tous apprennent à jouer d’un instrument de musique (piano, violon, flûte, même le kamantcha…), ou ont d’autres activités culturelles. Les enfants de Chouchi ne sont pas tristes. Et si certains de leurs parents le sont parfois, c’est peut-être parce qu’ils ne réalisent pas suffisamment leur réussite essentielle, primordiale, que prouve le sourire éclatant et constant de leurs enfants. Même dans le dénuement le plus grave, les enfants de Chouchi jouent, rient et s’amusent, à Chouchi.

*   Il y a peu de mendiants, à Chouchi. Et ils sont continuellement vilipendés, conspués par le reste de la population. Si, d’aventure, un visiteur mal avisé voudrait offrir de lui-même quelques bricoles à quelques enfants, il ne sera pas nécessairement accueilli avec bienveillance, et ce, dans le magasin même où il voudrait acheter ses petits cadeaux… Et les enfants concernés qui l’y suivraient se feront sévèrement gronder, s’en feront chasser même, par le marchand lui-même, manifestement contre son propre intérêt…

Si, à l’occasion, il y a des attroupements de quelques enfants solliciteurs autour de certains cars de touristes, c’est parce que les passagers de celui-ci auront commencé d’abord à distribuer des dons. Ou que d’autres visiteurs similaires auront précédemment établi de telles habitudes. Il arrive de voir un parent gifler son enfant dans la rue, parce qu’il l’a vu demander quelque chose à un visiteur.

*   Dans n’importe quel autre endroit du monde, une situation aussi intenable aurait dégénéré en une criminalité en croissance exponentielle. Or, ici, à n’importe quelle heure de la nuit, vous pouvez déambuler dans inquiétude dans les rues les plus obscures de Chouchi. On ne vous importunera même pas pour une cigarette. Au contraire, si vous en avez envie, frappez à n’importe quelle porte, ils vous serviront à boire et manger. Quitte à rester à jeun eux-mêmes.

*   Il y a deux églises et trois mosquées à Chouchi. Originellement, il y  avait bien au moins sept églises, mais les Turcs sont passés par là.

*   Souvent dans les villes, la façade est réjouissante, mais l’envers du décor, déplorable. À Chouchi, ça serait plutôt le contraire. À prime abord, les choses se présentent plutôt mal, c’est le moins que l’on puisse dire…

La majeure partie de la ville est toujours un champ de ruines, il n’y a quasiment pas d’activité normale dans les rues, et les gens sont parqués dans des immeubles délabrés. Mais en y regardant de plus près, on constate que tout n’est pas si noir que cela.

Le seul fait que cette population soit encore là, dans ces conditions parfois invivables, démontre non seulement leur endurance vraiment exceptionnelle, mais aussi leur foi profonde dans l’avenir.

*    Et puis, il y a cette véritable manie qu’ont quelques-uns de se plaindre, systématiquement, outrancièrement et à l’infini…

C’est comme une coutume locale (que l’on retrouve d’ailleurs dans l’ensemble du pays). Là encore, si leur interlocuteur se limite aux seules paroles qu’il entend, il y aura malentendu. Car souvent, les lamentations excessives et démesurées de ces quelques-uns constituent un moyen expéditif de se défouler, voire de culpabiliser l’interlocuteur en question. Celui qui profère ces plaintes croit peut-être réellement à une fraction de ce qu’il dit, mais le reste, c’est du surdosage plus ou moins tactique. (Essayez d’exprimer vous-même, devant la même personne, les critiques excessives qu’il débite lui-même, et vous allez voir le revirement…) Bref, il faut bien trier et filtrer, si on veut vraiment tenter de comprendre. Enfin, les vrais malheureux, eux, ont plutôt tendance à se taire. Ce silence-là est beaucoup plus troublant que certains flots interminables de plaintes et complaintes.

*   Edouard et Venara sont de Bakou. Ils ont une fille née après la guerre. Edouard a perdu une jambe, suite aux combats. Il n’arrête pas de raconter des histoires drôles. Par exemple, cet épisode impayable où, en pleine guerre, à l’hôpital, lui et ses camarades se sont amusés à soûler un médecin, au moyen d’une terrible liqueur verdâtre. Edouard mime alors plusieurs fois, en rigolant, comment le type n’arrivait même plus à se lever de sa chaise, et y retombait, à chaque essai, et puis, comment il a fini par quitter la pièce, en se cognant d’un mur à l’autre, à plusieurs reprises, dans le long couloir. Ils s’esclaffent alors, lui et sa femme, et entre deux rires francs, sa femme renchérit : « pas étonnant, donc, qu’on t’ait opéré deux fois, pour couper correctement ta jambe!». Et ils rient de plus belle.

Edouard raconte aussi comment, peu après l’opération, lorsqu’il n’avait pas encore de prothèse, il dansait sur une seule jambe, lors des petites fêtes improvisée à l’hôpital. Ça continuera comme ça, pendant toute la soirée… Ensuite, nous montons à un autre étage du même bloc d’appartements, pour visiter cette fois-ci une famille de rescapés de Soumgaït. Les enfants mettent de la musique. Tout le monde se met à danser.

*****

Les hirondelles, innombrables, n’arrêtent pas de tournoyer et de lancer des cris stridents, dans le ciel limpide de Chouchi. Mais il n’y a rien de mystérieux en cela. Le fait est que si on les remarque autant, c’est parce qu’il n’y a pas beaucoup de monde, dans les rues de Chouchi… Et c’est pour la même raison aussi, qu’on les entend autant. Ainsi, malgré toutes ces hirondelles, le printemps se fait toujours attendre, dans cette ville somme toute sinistrée. Ce qui n’empêche pas ses habitants à continuer leur vie. Et à tenir bon.

Haytoug Chamlian

Octobre 2005